Posté le 07.05.2008 par kanekarythm
En charge de la communauté catholique, expatrié au milieu de frères qu'une politique étrangère faisait se dresser les uns contre les autres, il fallut assurer l'accompagnement de communautés antagonistes...
Ça se fait dans l'écoute d'abord. Mais il fallait aussi faire découvrir à l'extérieur une réalité profonde, tout autre que celle que pouvaient présenter les médias... ( et il faut connaître les médias de l'époque ! )
Après l'attaque de la gendarmerie
Après l'attaque de la grotte
Lettre aux chrétiens de Teouta
Sur la prise d'otages
Lettre aux familles des gendarmes tués
Réponse au Comité du 22 Avril 1988
Sur les Jeunes au Service du Développement
Problème du cannabis
Ouvéa, deux ans après
ATTAQUE DE LA GENDARMERIE D'OUVEA
Communiqué à la Presse, 26 avril 1988
Trois gendarmes ont trouvé la mort le 22 avril à Ouvéa.
Les déclarations, les condamnations ont fusé.
Mon premier sentiment a été une lourde peine pour ces hommes qui n'étaient pas venus dans le Territoire avec de mauvaises intentions. Simplement par devoir. Lourde peine pour Mme Dujardin et son fils; pour toutes les familles qui allaient apprendre sous peu le drame qui les touchait. Et il y avait tous ces blessés : l'un, le poignet coupé; les autres - gendarmes ou mélanésiens - pour certains, entre la vie et la mort.
"Je suis catastrophé", dit Mr Lafleur.
"Acte de pure sauvagerie", disent d'autres.
"On n'a jamais vu un Ouvéa agir comme ça" affirme le grand-chef de Weneky (...)
Quand le pouvoir politique utilise toutes les ficelles, toutes les arguties, tous les chantages pour fermer les portes de l'avenir au peuple colonisé; quand, à travers les projets annoncés, il n' y a plus aucune lueur d'espérance, celui-ci n'a plus le choix : il ne lui reste que la pression pour essayer de se faire entendre.
Si la prise d'otages était une action politiquement mûrie, la réaction a surpris, les précédentes occupations s'étant faites sans dommage.
Les gendarmes ont trouvé la mort pour avoir "suivi les consignes"...
C'est ça qui me fait hurler ! Là encore, c'est le même milieu politique stupide et irresponsable, à l'origine de ces ordres, qui est directement en cause.
Mr Pons a beaucoup critiqué les consignes qu'auraient données en leur temps les socialistes, aux forces de l'ordre. Mais cela avait évité des morts. Il est facile pour un ministre de jouer le petit coq, quand ce sont d'autres qui doivent en payer le prix.
Il est facile de se faire aduler à Nouméa ... Peu importe si plaire à Nouméa, doit enfermer le pays dans l'impasse. Peu importe si on construit sa popularité sur un immense gâchis.
Je comprends très bien ce qui se passe au fond de tous ces gendarmes qui sillonnent Ouvéa pour retrouver leurs camarades et leurs agresseurs. Ils sont trop jeunes pour avoir connu les "évènements d'Algérie". J'ai été là-bas dans ce qu'on appelle "les forces de l'ordre", aussi je sais très bien ce qui se passe dans leur tête et dans leur coeur.
Là-bas aussi, quel gâchis ! Combien de morts inutiles pour le bon plaisir de politiciens qui ne voulaient pas "brader la France". Là-bas aussi, il y avait des "terroristes" à éliminer... c'étaient tout simplement des algériens qui n'arrivaient pas à se faire entendre de politiciens stupides ne voyant jamais que la prochaine échéance électorale.
Oui, cette mort de trois gendarmes, tous ces blessés, me mettent en colère contre nos politiciens, ceux de métropole comme les locaux, qui enferment le pays dans une impasse.
Vont-ils encore augmenter la pression : plus de forces de l'ordre, plus d'arrestations, suppression des moyens d'expression du FNLKS... ?
A quoi ça conduira ? Certainement pas à plus de justice, ni à ouvrir les portes de l'avenir.
Une génération d'indépendantistes purs et durs se prépare parmi les enfants, les frères et sours de tous ceux qui sont emprisonnés. Il faut voir même les tout-petits insulter l'hélicoptère qui les survole. On boit maintenant la fierté d'être "Kanaky" avec le lait maternel. Et les vieux et les vieilles qui vous répondent "Oui, monsieur" "Non, monsieur", ne sont pas les derniers à entretenir la flamme !
Non ! Mr Pons, ce n'est pas en ordonnant d'ouvrir le feu que vous résoudrez le problème. Comment peut-on être aussi stupide ! Vous resterez dans la mémoire du pays comme celui qui aura choisi de faire couler le sang pour n'avoir rien compris.
Les pays voisins, l'ONU demandent l'organisation d'un véritable referendum d'autodétermination des populations colonisées. La France - "qui n'a de leçon à recevoir de personne" ! - a préféré un pseudo-referendum qui n'a fait que fermer les portes !
La stupidité n'a décidément pas de limites ... et elle a fait tous ces morts. Quatre maintenant, des suites de l'occupation de la gendarmerie, ... plus tous ceux qui, sur la Grande Terre, ont été tués sur votre ordre, très légalement, très proprement comme font les gens civilisés.
Vous vous êtes incliné, Mr Pons, sur les dépouilles mortelles des victimes de votre politique. Peut-être y ferez-vous déposer une décoration posthume. La seule chose qui aurait du sens serait votre lettre de démission sur chaque cercueil. Ainsi, ce drame aurait au moins entr'ouvert les portes de l'avenir, seule consolation - si cela était possible - pour les familles endeuillées.
APRES L'ATTAQUE DE LA GROTTE D'OUVEA
5 mai 1988, à OUVEA
21 morts
Vingt et une vies uniques, avec chacune son histoire, ses relations, son devenir.
Vingt et une vies qui avaient leur place, irremplaçable, dans le projet de Dieu.
Vingt et une vies anéanties par calcul politique. Le cadeau de Pons à Chirac avant le second tour des présidentielles.
..."Pour l'honneur de l'armée, pour l'honneur de la gendarmerie, pour l'honneur de la France"...!!!
Une vague d'arrestations. Des familles décimées.
"Des terroristes", des "rebelles"...
Noyez un chat, il se débattra !
Etouffez un peuple, il réagira !
"Quelques bandes armées de ci de là..."
Mr Pons compte les fusils et trouve cela bien ridicule... même si c'est "insupportable".
Que représentaient les résistants, par rapport à la population française, lors de l'occupation ?
... et c'était tout un peuple qui rejetait la sujétion.
Il y avait bien sûr, comme partout, les inévitables collaborateurs, les inévitables profiteurs.
Il y avait aussi ceux "qui ne font pas de politique" et qui obéissent au pouvoir quel qu'il soit.
Et il y avait tous ceux qui pensaient que ça ne pouvait plus durer mais qui ne voyaient pas - désespérément - que faire face au pouvoir de l'occupant.
Il en va de même ici.
Les kanaks "loyalistes" ont tout à fait le droit de faire le choix qui est le leur. Mais ils n'ont pas le droit de l'imposer à leurs frères en s'appuyant sur des soldats en armes - venus de 20000 km -, derrière chaque cocotier.
C'est DEMOCRATIQUEMENT, qu'entre eux, les kanaks doivent déterminer leur avenir, selon les règles préconisées par l'ONU dans les cas de pays à décoloniser.
En dehors de cette voie là, il n'y a pas d'avenir possible pour ce pays.
Mr Pons voudrait étouffer la révolte.
On n'éteint pas un volcan !
Quand "un bouchon" pourrait le faire croire endormi, il ne fait qu'emmagasiner des forces qui se libèreront alors qu'on ne s'y attend pas.
27 juillet 1988
LETTRE AUX CHRETIENS DE TEOUTA
( qui ont perdu sept chefs de famille à la grotte )
C'est en tant que Pasteur de votre communauté que je m'adresse à vous. Je suis en effet un peu inquiet de voir que depuis les évènements de Mai vous vous êtes repliés sur vous-mêmes, vous coupant du reste de la communauté paroissiale. Je sais qu'il y a eu des blessures, qu'elles sont profondes et "qu'il faut compter avec le temps". Mais je sais aussi que, au nom du Seigneur, je dois vous appeler à réagir.
Ce n'est pas pour que "tout redevienne comme avant", car rien ne sera jamais plus "comme avant". Je ne rêve pas du temps passé ( pas si loin que ça ) où, avec votre catéchiste, vous étiez une part bien vivante de notre communauté. Non ! Avec Dieu je regarde devant, pas derrière. Nous sommes appelés à donner le pardon et à refaire l'apprentissage de la vie commune. Là est l'avenir. Ailleurs, il n'y a pas d'avenir. Vous allez écouter ou vous n'allez pas écouter, mais vous ne pourrez pas dire que personne ne vous a adressé l'appel anxieux de Dieu.
Certains peuvent avoir l'impression de vivre "des moments historiques", et songer que "la religion", c'est pour les moments ordinaires... "On reverra ça quand la vie aura repris son cours normal".
Ce n'est pas qu'une impression : vous vivez des moments historiques. Mais quelle Histoire allons-nous écrire en nous coupant de Dieu et des autres ? Une Histoire sans avenir. C'est quand l'Histoire met le pied sur l'accélérateur ou aborde des courbes à grande vitesse qu'il faut s'accrocher avec plus de fermeté au volant.
Certains se demandent pourquoi on fait la confirmation cette année. "On a d'autres soucis !" Un de nos soucis premiers ne devrait-il pas être d'accueillir le Souffle de Dieu. Ce Souffle que l'on voit, en Ezéchiel, rassembler les ossements dispersés, y remettre chair et leur redonner vie.
Certains ne veulent pas aller à l'église ... "pour ne pas rencontrer les autres". Ceux qui vont à la messe ne sont ni pire, ni meilleurs que vous. Eux aussi trouvent les difficultés que nous traversons parfois bien lourdes. Il y a aussi beaucoup de souffrances et beaucoup d'interrogations en eux avec les maisons brûlées, le bétail et les chèvres disparus.
... Il n'y a pas d'un côté "les bons" et de l'autre "les méchants". Il y a de part et d'autre des enfants de Dieu à qui leur Père adresse de fervents appels pour qu'ils accueillent cet Esprit qui n'est pas un Esprit de crainte, "qui fait fleurir les déserts" et ouvre tout grand les portes de l'avenir.
Avec les catéchistes, nous avons décidé de nous réunir le 15 août, des trois paroisses, à Teouta. C'est une main que, par amitié pour vous, nous vous tendons tous pour vous aider, les uns et les autres, à faire le pas qui vous fait peur. A ce pèlerinage il y aura sans doute des gens que "vous ne pouvez pas voir", mais avec qui Marie vous invite à marcher de nouveau, côte à côte. Nous voulons vous entourer pour ce ré-apprentissage de la vie commune. Que chacun ne pense pas à ce qui lui a été fait, mais aux difficultés et aux craintes qui habitent le coeur des autres, et que nous sachions trouver les gestes et les attitudes qui redonnent confiance. (...)
18 mai 1988
Quelques éléments de réflexion pour mieux appréhender
LE PROBLEME DE LA PRISE D'OTAGES A OUVEA
se méfier des mots ... "terroristes" ... "assassins"
Il y a terroristes et terroristes, assassins et assassins
Si morts il y a eu à la Brigade, elles n'étaient pas voulues. Elles sont arrivées dans le feu de l'action, mais n'ont pas été "décidées" comme moyen de pression pour obtenir quelque chose.
La revendication à l'origine de l'occupation de la gendarmerie était positive et légitime ... et non crapuleuse : il s'agissait d'obtenir un négociateur de l'Elysée et de Matignon pour débloquer le pays de l'impasse où l'avait enfermé Mr Pons. Il est bien sûr regrettable qu'il faille arriver à de telles actions pour se faire entendre ... mais à qui la faute !
Ce négociateur a été refusé. Au nom de quelle éthique politique ? : "On ne négocie pas avec des terroristes"... Il y a là abus de langage, auto-intoxication des médias, mauvaise foi. "Lorsqu'on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage".
Il s'agissait d'une séquestration, d'une pression, et non d'une opération terroriste. Lorsque des patrons d'usine ont été séquestrés par leurs ouvriers, il n'a jamais été question de terrorisme.
L'opinion publique est plus sensible à certains délits qu'à d'autres ( et la Justice aussi, de ce fait )
Un gouvernement a tous les droits, même celui de refuser à un peuple colonisé les droits qui lui sont reconnus par l'ONU. On peut asphyxier un peuple, le nier comme peuple... ceci est loin d'être toujours condamné. Mais que ce peuple soit acculé à certaines formes de pression pour se faire entendre : les bonnes âmes se mettent à pousser de hauts cris !
On ne peut recouvrir du même mot de "terroristes" les peuples qui luttent pour leur droit ... et les groupuscules anarchistes style Brigades Rouges.
Ce qui s'est passé à Ouvéa doit être situé dans son contexte
Ce contexte est une revendication politique soutenue par les pays voisins du Pacifique, l'ONU, et la "conscience" du peuple kanak ( Eglise évangélique... ).
Ce n'est pas une affaire de politiciens ambitieux, d'irresponsables, de terroristes. C'est une affaire de conscience, un droit, une question de dignité, d'avenir, d'espérance pour un peuple.
La vie des otages n'était pas menaçée
Il n'y a que des gens ignorant totalement le monde mélanésien, ou ne le connaissant qu'à travers l'image qu'en donnent les médias ( ce qui revient au même ! ) qui auraient pu croire à un danger pour les otages. Le seul risque était une pression des forces de l'ordre qui aurait pu créer une tension dangereuse.
Que l'on ait pu faire savoir qu'on craignait pour la vie des otages, dans le but de justifier la prise d'assaut, cela ne trompe personne ( "Plus menteur que moi, tu meurs !" )
Qu'il y ait eu "menace" d'exécution, cela n'est pas à nier. C'était rendu nécessaire pour être écouté. Jusqu'où faut-il aller !
Une telle menace n'aurait jamais été mise à exécution pour des raisons évidentes :
Une exécution aurait été unanimement condamnée, et aurait fait perdre aux indépendantistes tout le crédit qu'ils avaient pu accumuler à l'échelon local, Pacifique, national ou international. Une telle éventualité était donc totalement exclue au départ.
Il n'y avait pas dans la grotte la tension qu'on peut trouver dans un Boeing en bout de piste comme lors d'autres prises d'otages. La grotte était ouverte; beaucoup d'allées et venues; contacts avec la population extérieure...
Les gens de Gossanah, une fois que l'étreinte des forces de l'ordre s'était desserrée à leur égard, avaient eu comme premier geste de tuer un cochon et une chèvre pour les otages ! Ceux-ci étaient des hôtes et les hôtes sont sacrés.
Les otages de Mouli avaient été libérés après des gestes coutumiers faits par les ravisseurs à leur égard. Casse-têtes et tee-shirts déposés sur les 19 cercueils à Wadrilla faisaient partie des dons préparés par les tribus pour les 23 otages dont la libération se négociait. Une fête se préparait pour cette libération .. et puis ... la kermesse s'est changée en massacre de par le calcul politique de Mr Pons.
Peu importait le nombre de morts, même parmi les otages ( on pourrait toujours les mettre au compte de "la sauvagerie des ravisseurs" et ce serait encore tout bénéfice ! ) : la question devait être réglée avant le 2° tour des Présidentielles. Des "kanaks" ne devaient pas avoir le dernier mot ... il en allait "de l'honneur de la France" !... "Un grand pays" qui n'a de leçon à recevoir de personne...
Ignorance ou perversité ?
Mr Pons a toujours parlé négativement des indépendantistes. Il les a toujours dépeints comme le mal incarné, allant jusqu'à les accuser d'avoir voulu massacrer les otages à l'arme automatique lors de la prise d'assaut. L'interprétation du Général Vidal étant différente : "Ils ont tiré vers le fond de la grotte croyant être pris à revers par les commandos qui se seraient introduits par la cheminée".
Deux interprétations. La plus malveillante étant celle de l'homme à qui était confié l'établissement du dialogue en Nouvelle-Calédonie !
Mr Chirac affirme n'avoir aucun respect pour Mr Tchibaou. Quel respect peut-on avoir pour l'homme qui a ordonné l'assaut, quelque puisse être le nombre de morts, alors que des vies n'étaient pas en danger...
22 avril 1989
Lettre aux familles
DES GENDARMES TUES A LA BRIGADE DE FAYAOUE
A l'occasion de cet anniversaire douloureux pour chacun d'entre vous, je me fais l'interprète des gens d'Ouvéa pour vous exprimer leurs condoléances et leur sympathie attristée. Pour eux, ce ne sont pas "des formules". Aujourd'hui, à Lékine, et demain dans les trois paroisses, la Messe sera célébrée à l'intention des vôtres.
C'est une grande souffrance que ces morts. J'ai eu l'occasion de discuter avec ceux qui ont participé à la prise de la Brigade. Certains sont marqués à vie : "Nous n'étions pas allés pour tuer". Ils veulent vous le dire, vous le crier. Même au nom d'une cause qui leur tient à coeur à juste titre, ils n'auraient tiré sur qui que ce soit. A plus forte raison sur des hommes qu'ils respectaient et avec qui ils avaient de bonnes relations.
Il a été raconté beaucoup de choses sur le drame de la Brigade. Je veux vous dire que les gens d'Ouvéa ne sont ni des sauvages ni des assassins. Et les morts dont leur action est la cause restent comme une blessure vive en eux.
Les deux kanaks à qui sont imputés les morts des membres de vos familles ont été l'objet de règlement de comptes après l'assaut de la grotte. Ils ne sont donc pas - hélas - à même de pouvoir expliquer ce qui les a poussés à tirer. Vivant à Nouméa, ils n'avaient pas les mêmes relations avec la gendarmerie que ceux qui restent à Ouvéa, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'ils aient eu "le projet" de tuer. Que s'est-il passé alors ? Dieu seul le sait.
Pour ceux qui restent, cette prise de la Brigade, ces morts resteront à jamais un drame. Ils m'ont demandé de vous le dire.
J'aurais voulu vous écrire beaucoup plus tôt, vous rencontrer même, en France, pour vous dire que nous partagions votre peine, mais j'ai crains qu'alors "le message" ne passe pas, les blessures étant trop vives et exacerbées par les médias. Ceux que vous pleurez ont fait leur devoir. Vous pouvez en être fiers. Ils ont tout le respect des gens d'Ouvéa qui vous assurent une fois encore de leur sympathie attristée en ce douloureux anniversaire.
15 juin 1989
Réponse au Président du Comité du 22 avril 1988
A LA MEMOIRE DES GENDARMES D'OUVEA
( après une première lettre pour l'anniversaire du drame )
(...) Fin 1988 j'ai été amené à rencontrer pas mal de groupes en France. J'avoue avoir été surpris de voir combien les morts de la brigade semblaient peu compter pour eux par rapport aux morts de la grotte. "Ce sont les risques du métier" ... "Ils n'avaient qu'à se rendre"... etc. Je les ai surpris... en leur disant ma surprise, et que pour les gens d'Ouvéa un homme est toujours un homme et que ces morts, fussent-ils des blancs et encore plus des représentants de ce certains appellent "l'ordre colonial", ces morts les avaient touchés. J'ai trouvé plus d'humanité vraie dans les réactions des Ouvéa que dans celles de certains français... On ne pouvait non plus leur faire grief de s'être défendu : c'était leur devoir. C'est sûr qu'il aurait pu ne pas y avoir de morts s'ils s'étaient rendus aussitôt, mais il y avait leur devoir, leur honneur. On pourrait disserter là-dessus ; je m'y refuse, par respect pour les morts. Et c'est trop facile, après coup.
"Pourquoi sont-ils allés à la gendarmerie, s'ils n'y sont pas allés pour tuer ?"
A la suite de la façon dont le commando était entré à la gendarmerie - sous un prétexte anodin - j'ai lu à plusieurs occasions que les mélanésiens étaient des êtres fourbes, etc... Je crois surtout qu'ils voulaient éviter des morts.
"Pourquoi sont-ils allés à la gendarmerie ?" Il faut avoir vécu en Calédonie pour le comprendre. Avoir été proche des mélanésiens. C'est un peuple qui a été humilié, marginalisé sur sa propre terre. C'est un peuple qui ne demande qu'à partager son sol, "à exercer le droit d'accueil" comme il dit, mais le gouvernement Chirac usant de toutes les arguties lui avait fermé les portes de l'avenir.
Quant, à travers les projets annoncés, il n'y a plus aucune lueur d'espérance, un peuple n'a plus le choix : il ne lui reste plus que la pression pour essayer de se faire entendre. Tout se liguait contre lui ( cf. lettre à Mr Ravat, Réflexions sur le procès de Tiendanite ) jusqu'au silence de l'Eglise. J'avoue avoir écrit un mot sec à l'Evêque le jour de la prise de la brigade, lui disant que - pour moi - il portait largement sa part de responsabilité dans tous ces morts, en ayant laissé un peuple acculé au désespoir.
J'ai cru deviner que ce qui a été rapporté de mon attitude pendant les évènements a contribué à la souffrance et à la colère des familles. Je n'ai pas cru devoir m'en expliquer jusqu'alors n'éprouvant pas le besoin de me justifier. Si j'assume mes actes, je laisse aux journalistes le soin d'assumer les leurs : c'est leur problème.
On m'a reproché de ne pleurer que les mélanésiens, alors que j'avais réagi aussitôt à la mort des gendarmes, mais seuls certains extraits de mon cri de souffrance et de colère avaient paru dans la Presse. J'avais réagi alors en fonction des seuls éléments que j'avais, le principal étant ma connaissance des gens d'Ouvéa.
Certains ont cru que les leurs avaient été abandonné par le curé qui ne les aurait pas assistés et aurait même servi d'agent de liaison à Alphonse Dianou ! Les faits sont beaucoup plus simples.
Devinant par la radio que la gendarmerie aurait été occupée, je me suis dit que puisque j'avais du courrier à poster, j'allais voir ce qui s'était passé. Je n'étais pas inquiet, la brigade ayant déjà été occupée par deux fois. Devant la Poste, les gens m'ont dit qu'il y avait eu des coups de feu. J'ai estimé de mon devoir d'aller voir : je ne pouvais pas, sachant qu'il y avait eu des coups de feu, repartir tranquillement au presbytère !
A l'entrée j'ai trouvé un homme blessé à la tête ( j'ai cru comprendre après coup que ce devait être le Lt Florentin ). Il y a eu un dialogue très bref
Chanel K. : Père, ne restez pas là, c'est dangereux
Moi : On ne peut pas le laisser comme ça
M des L/Chef Lacroix : Allez chercher le docteur
... pas entendu "de cris de blessés appelant à l'aide" comme on le laisse entendre dans "Opération Victor" ! ( ceux-ci devaient se trouver dans la cour derrière le bâtiment ). Pas "eu peur" : je ne me sentais pas menacé et je pensais alors que c'était le seul blessé.
Arrivant au dispensaire, je vois trois mélanésiens, blessés, et le docteur qui pare au plus pressé. Je lui dis qu'il y a un gendarme qui baigne dans son sang à la brigade. Il me dit qu'il n'y a plus de téléphone pour commander des evasans et me demande de passer voir à l'aérodrome pour faire appeler du secours par les moyens radio. L'agent Aircal que je met au courant me dit leur radio supprimée depuis qu'ils ont l'automatique. On va voir le contrôleur aérien qui essaie son téléphone et dit ne pas pouvoir contacter Nouméa. Je pense que ses moyens radios ne lui permettaient que d'entrer en rapport avec les avions en vol dans son secteur.
Pas vu de lieutenant Destremau.
Que faire ?
Sans repasser par le dispensaire je retourne directement à la brigade pour leur dire qu'il n'y a plus que les moyens radio de la gendarmerie si on veut sauver les blessés.
Dans la cour arrière il y a un blessé à la tête. Le seul. Je pense alors que c'est celui que j'avais vu à l'entrée qui a été transporté ici. Je demande aux gendarmes couchés et au Chef Lacroix s'il y a un infirmier parmi eux ( il y en avait dans les escadrons précédents ), des secouristes, si une des épouses ne serait pas infirmière... Négatif sur toute la ligne. Je fais ce que je peux pour le blessé : un coussin sous la tête, une nappe plastique sur le corps pour protéger de la pluie. ( Après avoir lu journaux et livres... j'ai cru comprendre que e blessé ne serait pas celui que j'avais aperçu en premier lieu. Ce devrait être l'Adjudant-Chef Moulie. Ce n'est que plus tard aussi que j'ai compris qu'il y a d'autres blessés et des morts et qu'ils ont dû être évacués entre mes deux passages à la gendarmerie ).
Retrouvant Chanel K., je lui demande ce qu'ils ont l'intention de faire des épouses. Sa première réaction a été de répondre : on les prend comme otages. Mais comme je lui faire comprendre qu'avec tous ceux qui sont couchés devant, dans la cour, ça suffit comme ça, il acquiesce à ma demande de les laisser se réfugier au presbytère après leur départ.
C'est alors que l'ambulance arrive et prend l'Adj./Chef Moulié qui, alors qu'on le met sur la civière, dit : "Non, les autres d'abord". Comme je ne vois personne d'autre de blessé, je lui dis de se laisser faire. Et je rentre préparer le presbytère pour l'accueil des familles. Très peu de temps après les hélicoptères arrivent.
Voilà les faits dans leur banalité. Je ne voyais pas trop quoi faire d'autre. Intervenir pour que les mélanésiens relâchent les otages et se constituent prisonniers ? Je ne me sentais pas pouvoir leur demander cela. Je ne sentais pas les gendarmes en danger. Tout semblait assez organisé et j'ai pensé alors qu'une telle suggestion n'aurait pas été reçue ( je reste malgré tout à leurs yeux l'étranger, et le représentant de cette Eglise catholique vis-à-vis de laquelle ils ont accumulé tant de griefs ).
Je n'ai jamais adressé - comme il est écrit dans "Opération Victor" ! - de lettres à ceux de la grotte ou à "Mr Dianou Alphonse... Kanaky" ! ça n'est pas mon style. Je pense que la lettre incriminée leur est parvenue par le biais de Pasteurs à qui je l'avais communiquée alors qu'ils étaient venus me voir pour réfléchir sur l'attitude à avoir dans ces évènements.
Je devine cette exigence de la part des familles, que lumière soit faite. On veut savoir comment sont morts les nôtres. On veut comprendre. Je le devine aisément pour devoir vivre avec ces familles, ici, qui se posent les mêmes questions. Comment se fait-il qu'Amossa ait été abattu; pourquoi Samuel, évacué de la grotte entre deux assauts avec une seule blessure, a été retrouvé après avec de multiples impacts; que s'est-il passé pour Alphonse; dans quelles circonstances est mort Wenceslas; comment se fait-il que Séraphin, aperçu blessé avec des militaires, soit compté parmi les morts... etc. etc. Quel paquet de souffrance !
Quelques flashes révélateurs de la façon dont, sous le ministère de Mr Pons, on traitait les mélanésiens :
les familles des victimes de la grotte n'ont pas eu le droit de prendre l'avion à Magenta pour assister aux obsèques des leurs à Wadrilla. Les seuls vols autorisés le dimanche de l'enterrement étaient les charters amenant les électeurs RPCR à Ouvéa pour voter !
les corps n'ont été rendus qu'après 48 h au soleil, la plupart méconnaissables, dans un état de puanteur extrême... Et les noms marqués sur les cercueils ne correspondaient pas aux corps. Des noms étaient indiqués d'hommes qui en fait se cachaient encore dans la brousse... Tout cela alors que les corps avaient été pourtant dûment identifiés pour les OPJ par Benoît Tangopi au sortir même de la grotte.
Etc etc.
Certains prisonniers, libérés par la loi d'amnistie, m'ont dit qu'ils auraient préféré passer en jugement et que toute lumière soit faite. Toute. Mais d'un autre côté on comprend aussi qu'ils aient été "partagés"... devoir passer de longues années en prison avant de passer en jugement, et cette possibilité qui leur était offerte de retrouver les leurs et la liberté aussitôt.
"C'est la nation tout entière qui réclame justice".
Sans en avoir peut-être conscience, je crois que vous situez là le problème à son vrai niveau. C'est plus que quatre meurtres qui doivent être jugés. Ce que vous dîtes de la France peut être dit aussi de la part des mélanésiens : "C'est la nation tout entière qui réclame justice". Les morts des gendarmes, comme celle des mélanésiens à la suite des "bavures", ne sont hélas que les épiphénomènes d'une situation globale qui a besoin d'être réglée en toute justice. J'ai l'impression qu'avec les accords Matignon quelque chose va dans ce sens.
(...)
"Que justice doit faite". J'imagine facilement cette revendication de la part des familles. Mais que TOUTE justice soit faite. Il ne suffirait pas que soient jugés les meurtres des gendarmes sans que soient jugés aussi les hommes qui, par leur choix politique pervers, ont conduit à ce drame.
Justice n'est faite que quand toute justice est faite. Et ce n'est pas évident : là où l'Armée est impliquée, la "raison d'Etat" empêche souvent la Justice de s'exercer.
Vous dîtes être prêts, en tant qu'association de défense des familles, à vous rendre à Ouvéa pour rencontrer les gens. Je crois que le moment n'est pas encore venu. A cause des blessures toujours vives. Comme quelqu'un, cause d'un accident tragique, redoute toujours de rencontrer les familles éprouvées.
Voilà, Monsieur, les réflexions qui me sont venues à la lecture de votre lettre. Puisse la paix rejoindre toutes les familles.
Avec tout mon respect pour celles-ci, et ceux qui les soutiennent.
13 septembre 1989
LA PREPARATION DE L'AVENIR
Lettre au Maire d'Ouvéa
aux Président et Conseillers de la Province des Iles Loyautés
Je veux exprimer ici quelques craintes. Sont-elles fondées ou non, à vous de le dire.
Etranger dans ce pays, je pourrais après tout ne pas me sentir concerné... Mais je n'arrive pas à rester indifférent au devenir de ceux qui m'entourent.
L'avenir, je le vois dans la possibilité pour chacun d'assumer sa vie, de se prendre en charge, de se réaliser... et de contribuer au bien commun ( un point à ne pas oublier ! )
Assumer sa vie, se prendre en charge, se réaliser...
Pour cela, l'individu doit sortir de l'état de dépendance absolue.
Pour cela, il faut viser avant tout à relancer l'esprit d'initiative et de responsabilité sans lesquels il n'y a pas de véritable avenir possible.
Veiller à ce que l'intervention de la collectivité n'annihile pas au contraire l'esprit d'entreprise : "On n'a plus à chercher quoi faire pour vivre, la collectivité va s'en occuper pour nous".
Si les actions entreprises contribuaient à créer cette mentalité, ce serait un désastre incalculable.
Proposition : aider de préférence ceux qui auraient "un projet" visant le développement, la moindre dépendance. Fournir du travail systématiquement à n'importe qui, dans la seule mesure où il s'est "inscrit" sur une liste, annihilerait l'esprit d'entreprise et serait un recul incroyable : hier il fallait se battre pour vivre, savoir imaginer ... toutes les capacités étaient mobilisées; aujourd'hui, toutes ces facultés qui font "l'homme-debout" risquent de s'atrophier dans la mesure où il suffirait maintenant de s'inscrire et d'attendre !
Veiller à ce que l'aide que la collectivité peut apporter aux individus n'ait pas d'effets seconds démobilisateurs. Il ne faudrait pas que, pour occuper les JSD, on leur confie des travaux qui étaient pris en charge de façon tout à fait normale par les individus : ça n'aiderait pas ces derniers à devenir moins dépendants et plus entreprenants !
L'aide apportée par la collectivité doit être formatrice, pour servir l'avenir.
Profiter des plans JSD pour former aux contraintes et aux exigences du travail salarié : formation au respect des horaires, sanction de l'absentéisme injustifié... Ce n'est pas imposer des contraintes inutiles, mais préparer aux exigences de tout travail salarié en entreprise.
Il serait contre-éducatif que de fournir un salaire qui ne correspondrait pas à un travail effectivement réalisé. On croit aider les gens en proposant aux jeunes une possibilité de rémunération, mais on rend un très mauvais service au Pays en laissant croire que l'argent tombe du ciel. Non : l'argent est produit par un travail donné.
L'aide apportée par la collectivité doit former à la gestion, initier aux notions d'amortissement, de rentabilité ... notions de base de l'économie.
Des bateaux sont offerts; des tribus réclament des mini-bus pour pouvoir mieux se déplacer ( "quand il y a des mariages, des fêtes..." sic ! )
Offrir un bateau ne va pas inciter à la pêche... mais si on réclame une certaine somme chaque mois, alors il y aura plus de chances que le bateau soit utilisé et entretenu. On imposera les concepts de rentabilité et d'amortissement qui ne sont pas évidents à des non-initiés, mais qui sont des réalités incontournables pour mener à terme des projets qui se tiennent. La même chose pour un mini-bus : il faut que chacun prenne conscience du coût des choses.
Le travail des uns ( Europe ) ne doit pas entretenir la passivité des autres, mais générer un dynamisme de prise en charge de l'avenir "en coût réel".
Hier, des gens étaient producteurs de richesse par leur travail; aujourd'hui, ils attendent simplement qu'arrive leur tour sur la liste JSD !
De façon presque inévitable, l'argent-facile est investi dans des futilités ( radio-cassettes géants, alcool, sorties à Nouméa... ). Un argent gagné laborieusement est géré beaucoup plus strictement ! Jeter ainsi l'argent par les fenêtres sans qu'il corresponde toujours à un travail réel a ainsi des effets profondément négatifs.
"Chacun a le droit de faire ce qu'il veut de l'argent qu'il a gagné". Peut-être... mais dans le cas des JSD il faudrait qu'il ait été effectivement "gagné" ( ce qui est loin d'être toujours le cas ), et ne pas oublier non plus l'objectif avoué : le Service du Développement. D'une façon ou d'une autre, il faudrait veiller à ce que cet objectif soit effectivement respecté dans les moyens et dans la finalité.
Je crois à la formule "la régénération par le travail" ... même si elle est associée à l'image du bagne !
Créer, produire, inventer, construire, embellir...
contribue à l'épanouissement de l'homme,
lui permet d'assurer sa vie, son avenir,
est une façon de dominer les forces de désordres dans nos vies.
Faire des "cadeaux", sans contrepartie réelle, va à l'encontre de tout cela.
Pour le moment je sens que la collectivité est perçue comme une vache à traire. Il faut acheminer dès maintenant à un autre état d'esprit : chacun est appelé dans l'avenir, non seulement à devenir économiquement "majeur", mais devra pouvoir contribuer au financement des projets collectifs.
Que la collectivité qui, en 98, sera dépendante des richesses produites par les citoyens, dès maintenant habitue ceux-ci à ne plus dépendre d'elle, et les prépare à pouvoir subvenir à ses besoins. C'est une question de survie pour cette collectivité.
Un autre sujet d'inquiétude : le cannabis.
Je suis affolé de voir ce qui se passe à Ouvéa sans la moindre réaction des autorités parentales, coutumières, politiques ou administratives.
Quel avenir dans ces conditions ???
(...)
septembre 1989
PROBLEME DU CANNABIS A OUVEA
Non réprimée, la culture du cannabis et son usage ( les deux n'étant pas forcément liés ) ont pris des proportions inquiétantes, car ils tendent à concerner de plus en plus de monde.
Plus on laissera les choses courir,
plus il y aura de personnes qui auront expérimenté le cannabis,
plus des états de dépendance psychologique auront été créés,
et plus donc, il sera difficile d'y apporter remède.
Pourquoi lutter contre le cannabis ?
A cause des effets sur la santé psychique, qui conduisent parfois jusqu'à Nouville.
Parce que c'est "une évasion" de la réalité, un paradis "artificiel", et qu'un homme véritable ( un "kanak" ) doit avoir les pieds sur terre.
Parce que,
pas plus qu'on ne peut compter sur des alcooliques pour construire un pays, pour assumer les responsabilités familiales et sociales d'une façon harmonieuse,
pas plus on ne peut compter vraiment sur des personnes en état de dépendance par rapport à la drogue.
Pour assumer des responsabilités, pour construire,
il faut avoir la possibilité d'analyser la réalité des problèmes afin d'y trouver des solutions
et il faut avoir la capacité, en terme de volonté, d'affronter les problèmes.
La drogue, faisant entrer dans un paradis artificiel, est une fuite des réalités et anéantit toute possibilité d'apporter de vraies solutions aux vrais problèmes.
Pourquoi agir vite ?
Parce que, plus on aura laissé courir les choses sans rien faire, plus il sera difficile d'intervenir... car quel critère pourra-t-on invoquer alors ?
Dans l'état des choses, il ne peut y avoir d'action que d'envergure et de choc.
Le cannabis ne touche plus uniquement le milieu "grands adolescents". Des chefs de famille, des hommes ayant des responsabilités coutumières, politiques, éducatives sont touchés. Des jeunes filles aussi, les mères de demain.
Et dans la mesure où ceux qui servent traditionnellement de référence à l'enfant alors que se structure sa personnalité sont touchés ... celui-ci va entrer inévitablement de plus en plus jeune dans le circuit de la drogue.
Difficultés pour agir
Les structures coutumières, à Ouvéa, du fait des divisions, n'ont plus l'autorité qu'on pourrait leur prêter à Nouméa.
Les parents laissent faire parce qu'ils se sentent impuissants.
Les forces de l'ordre, auxquelles reviennent de droit la répression, ont les mains liées par le contexte politique, délicat pour elles, et les consignes qu'elles ont reçues.
Le cannabis n'est pas perçu comme un danger pour la santé et une menace pour l'avenir, et entre de plus en plus dans le champ culturel.
Comment en sortir ?
Par une action concertée des autorités coutumières, politiques, civiles et judiciaires, avec la coopération active des Eglises, des mouvements et des milieux éducatifs et sanitaires.
Chacun, de son côté, est impuissant. Mais tous ensemble, s'ils s'investissent à fond dans une action en profondeur, peuvent arriver à quelque chose.
Proposition :
- création d'un comité de crise à l'instigation de la Municipalité, seule autorité à peu près généralement reconnue. - mise en place d'une commission, à l'image de celle qui avait été constituée pour la restitution des armes en Mai 89.
Ouvéa pourra se ressaisir, mais ne le pourra que dans la mesure où elle se sentira soutenue ( poussée ? ) dans cette "action impossible" par l'extérieur : autorités civiles, politiques, judiciaires. La restitution des armes, si elle a été prise en mains par les Ouvéa, a été en effet grandement aidée par la présence et le soutien ( par la pression ? ) de ces autorités.
Action psychologique
Deux axes :
- on ne construit d'avenir que "les pieds sur terre"
- dévalorisation de l'image du fumeur lutter contre l'image du pétard comme "une expérience", le montrer comme une fuite, une lâcheté... le fait de "couilles molles" pour reprendre l'expression de J.M. Tjibaou.
Dans cette perspective : concours de dessins, de slogans, dépassant le niveau habituel des écoles.
L'éternel débat...
Faut-il agir contre le cannabis
ou travailler plutôt à donner des "raisons de vivre"... ?
Je pense que les deux doivent être menés de front.
Se contenter de donner des raisons de vivre ne pourra éradiquer le cannabis. Alors qu'une enveloppe emplie de feuilles se vend 50.000 CFP, et qu'on sait le travail que réclame le coprah, il est inévitable que la culture du cannabis se poursuive si elle n'est pas réprimée. ...Et tant qu'il y aura des plants de cannabis, se sera la possibilité, à portée de main, de "replonger".
OUVEA JUIN 1990
Article pour un bulletin de liaison des Maristes d'Océanie
J'ai la plume difficile. Je n'ai pas l'habitude de faire des dissertations sur thème imposé. Chaque fois que je suis intervenu c'est, poussé par le évènements : je ne pouvais pas ne pas le faire ; trop de valeurs essentielles étaient en jeu.
La seule chose que je pourrais dire aujourd'hui : je suis inquiet. Etre inquiet pour Ouvéa ne veut pas dire être inquiet pour la Calédonie si ce qui se passe ici n'est pas le reflet de ce qui se passerait sur la Grande-Terre. Je l'espère de tout mon coeur.
Depuis les accords de Matignon, Ouvéa a retrouvé le calme, certes... mais un calme plus près de l'oisiveté ( mère de tous les vices ! ) que de la sérénité où se mettent en place des projets fiables.
Après les années de troubles, le sport a repris ses droits. Mais ce sont trois après-midi par semaine qui sont consacrées à l'entraînement par les forces vives de l'île ( hommes et femmes de 16 à 40 ans ). Une partie des soirées et des nuits est consacrée au bingo. Ouvéa est démobilisée. On ne prépare plus l'avenir, on jouit du présent et de la "manne céleste" d'une France généreuse ( attention à ne pas mettre une connotation morale à ce terme, ce serait aller au-delà de ma pensée ! ).
Sur le plan infrastructures, ça se développe. Toutes les routes sont maintenant coaltarées. On construit des citernes, des Maternelles, des internats ; l'électricité rejoint peu à peu toutes les tribus; bientôt, nous l'espérons, ce sera le téléphone. Mais la seule ressource de l'île, le coprah, est tombé en désuétude. Les gens peuvent en effet subvenir à leurs besoins par de petits emplois temporaires fournis par la Municipalité ou la Province. A l'issue du contrat, ils touchent les allocations chômage. Les hommes qui étaient dans le secteur production passent ainsi au secteur tertiaire !
Ces emplois sont démobilisateurs, ne sont pas un gage pour l'avenir, et ne sont en rien générateurs de richesses sauf pour les magasins de Nouméa. Il y a certes une floraison de petits commerces ! Chaque tribu a autant de "Groupements d'Intérêt Economique" que de partis... Aberration économique : ils ne sont pas viables, démarrent souvent à partir de subventions; il faut faire des fêtes, des bingos pour régler les fournisseurs. Aberration humaine : on entretient artificiellement les clivages. Une floraison de GIE, d'associations culturelles - fantômes - dans le seul but souvent d'obtenir des subventions.
(...)
Le cannabis a sa place dans cette a-motivation : ça rend cool... cool... Et puis, si vraiment on a des besoins d'argent, il existe des filières pour la vente sur Nouméa.
Cependant, si, il se fait des choses. C'est à l'initiative du front de lutte anti-néocolonialiste ( regroupement de trois petits partis politiques qui ne sont pas dans le FLNKS ), et non de ceux qui détiennent le pouvoir. Sur les trois fours de séchage de coprah prévus, un seul a réussi à se mettre en place : celui dont Gossanah assure le fonctionnement. La seule coopérative véritablement active est celle du LKS : elle ne cesse de développer ses activités et d'offrir de nouveaux services. Là où il se passe quelque chose c'est là où la manne céleste est le plus chichement distribuée !
Cet assistance génère une mentalité assez pénible parfois : "Tout nous est dû". Le service de Santé en pâtit tout particulièrement. C'est la valse du personnel à cause des exigences, des insultes et des menaces dont ils sont l'objet. Il n'est pas question pour les gens de se plier à un horaire : ils dérangent pour des riens à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il faudrait leur donner tous les médicaments qu'ils réclament - piqûres et vitamines avant les rencontres sportives !...
Les élections municipales d'Ouvéa ont été annulées pour la seconde fois consécutive car les uns et les autres essaient tout pour obtenir la gestion de la municipalité et des sommes considérables qui y transitent.
Beaucoup de gens ne réglant pas leurs factures d'électricité, c'est la municipalité qui les règle ! On fait perdre aux gens le sens de la responsabilité. Je me demande où l'on va ; et je crains que nos élus locaux n'aient rien compris des véritables enjeux. Je suis inquiet.
Vous attendiez sans doute de ma part une ode au sang de nos martyrs... Puissent-ils n'être morts pour rien.
http://www.ifrance.com/francoisxavierdeviv...ouvea.htm#Ouvéa
Posté le 07.05.2008 par kanekarythm
Nouvelle-Calédonie
Actus humanite.fr 21-04-2008
Il y a 20 ans, l'assaut de la grotte d'Ouvéa
Les habitants de la Nouvelle-Calédonie veulent rappeler que le drame de la grotte d’Ouvéa en 1988 a tracé le chemin de la paix, avec l’accord de Nouméa signé le 5 mai 1998 et la possibilité de tenir un référendum d’autodétermination, à partir de 2014.
Le 22 avril 1988, en Nouvelle-Calédonie, des indépendantistes attaquaient la gendarmerie d’Ouvéa, ouvrant une crise qui s’achèvera par un assaut militaire le 5 mai suivant faisant 19 morts parmi les Kanak, et deux militaires français.
"Il faut que ce pays se souvienne que c’est sur ces dix-neuf morts que la paix a été construite". Macky Wéa, responsable du comité organisateur d’une série de manifestations commémoratives sur le Caillou, donne bien la mseure de cet anniversaire, drame qui a tracé le chemin de la paix et de l’autodétermination, avec un référendum prévu pour 2014.
Opposé au nouveau statut du gouvernement Chirac, le FLNKS décidait en 1988 de boycotter activement les élections territoriales qui doivent l’instaurer, programmées le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle. A Ouvéa, le 22 avril 1988, un commando indépendantiste attaque la gendarmerie, tuant quatre gendarmes et en emmenant vingt-sept autres en otages, ouvrant une crise qui s’achèvera par un assaut militaire faisant 21 morts, dont 19 Kanak.
L’événement provoque la stupeur à Paris. Bernard Pons, alors ministre des DOM-TOM, use d’abord de la manière forte, et dépêche sur place des renforts de gendarmerie et des unités d’élite, qui procèdent à des interrogatoires musclés dans les tribus, pour trouver les otages.
Bain de sang
Douze d’entre eux sont rapidement relâchés tandis que le 27 avril, le capitaine Philippe Legorjus, chef du GIGN, ainsi que six militaires et un magistrat sont à leur tour faits prisonniers, dans la grotte de Gossanah, au nord d’Ouvéa.
A trois jours du second tour de la présidentielle, le pouvoir chiraquien croit qu’il peut se servir des événements pour faire basculer l’opinion. Le 5 mai 1988, l’opération militaire "Victor" permet la libération des otages sains et saufs, mais au prix d’un bain de sang : 19 kanak et 2 militaires tués. Le soupçon d’une exécution sommaire de militants indépendantistes perdure.
Pour stopper l’escalade, le leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et son rival loyaliste Jacques Lafleur se réconcilient, moins de deux mois après ce drame. Le 26 juin 1988, ils signent les accords de Matignon, sous l’égide du Premier ministre socialiste Michel Rocard.
Un an plus tard, Jean-Marie Tjibaou paiera de sa vie cette main tendue. A Ouvéa, le dirigeant kanak et son lieutenant Yeiwéné Yeiwéné sont assassinés par un indépendantiste ultra, Djubelly Wéa.
Traumatisée par ce nouveau drame, qui la met au ban du monde kanak, l’île d’Ouvéa s’est ensuite repliée sur sa souffrance pendant de nombreuses années. En 2004, une coutume kanak de réconciliation et de pardon entre les trois familles - Tjibaou, Yeiwéné et Wéa - a contribué à refermer les plaies. "On essaie simplement de libérer nos familles, nos enfants de ce poids que l’on porte", avait à l’époque déclaré Marie-Claude Tjibaou, veuve du dirigeant indépendantiste.
Une fragile paix civile
Le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou et Yweiné Yéweiné sont assassinés alors qu’ils participent à une cérémonie d’hommage aux dix-neuf Kanak tués lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa.
Le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa est signé, il prévoit la possibilité de tenir un référendum d’autodétermination à partir de 2014.
Depuis 1998, gendarmes et Kanak commémorent ensemble le drame d’Ouvéa. "L’idée directrice de cette journée sera de conserver la mémoire des tragédies du passé pour construire un avenir meilleur, et faire un pas supplémentaire vers un destin mieux partagé", a indiqué la gendarmerie.
En 1998, pour la première fois, une messe oecuménique "à la mémoire de tous les morts" avait réuni à Ouvéa tribus et gendarmes, exprimant une volonté commune "de tourner la page". Les traumatismes restent cependant à fleur de peau. Invité à une émission de Radio Djiido, Benoît Tangopi, ancien preneur d’otages, était en larmes au micro. "L’opération a foiré. On n’avait pas l’intention de tuer", a-t-il lâché.
http://www.humanite.fr/Il-y-a-20-ans-l-assaut-contre-la-grotte-d-Ouvea
Posté le 10.04.2008 par kanekarythm
Nouvelle-Calédonie
(3) Données historiques
D'après certaines sources archéologiques, les premiers occupants de la Nouvelle-Calédonie, des Mélanésiens, les ancêtres des Kanaks actuels, seraient apparus il y a environ 5000 ans en provenance du Sud-Est asiatique, notamment de l'actuelle Malaisie. Il y a plus de 3000 ans, il y aurait eu également des vagues d’immigration d'autres îles du Pacifique, notamment des îles Salomon et du Vanuatu. On croit également que des Polynésiens auraient abordé les îles Loyauté en provenance de Tonga, des Samoa et des îles Fidji.
1 L’arrivée des Européens
La Nouvelle-Calédonie fut colonisée d'abord par les Britanniques, puis par les Français.
1.1 Les Britanniques (1774)
James Cook
En 1774, le célèbre navigateur anglais James Cook, qui s’était déjà illustré en 1759 au moment de la prise de Québec, fut le premier Européen à découvrir la Nouvelle-Calédonie lors de sa seconde expédition dans le Pacifique, celle de 1772-1775; il aborda en premier lieu le nord de la Grande Terre, plus précisément à Balade (Balabio), le 5 septembre 1774. Il baptisa ce pays la New-Caledonia en raison des paysages ressemblant à la Calédonie écossaise, son pays natal, située au nord des Lowlands; ce sont les Romains qui avaient nommé Caledonia le nord de l’île de Grande-Bretagne. Quelques jours plus tard, le 20 septembre, ayant atteint l’extrémité de la Grande Terre, il découvrit Pines Island (l’île des Pins).
Quant aux îles Loyauté, ce serait d’autres explorateurs britanniques qui, considérant le caractère «loyal» des insulaires, auraient alors baptisé ces îles Loyalty Islands que les Français ont traduits par îles Loyauté. Cook avait aussi noté que le pays était peuplé par des Mélanésiens (les ancêtres des Kanaks). Mais, par la suite, la Nouvelle-Calédonie ne fut pas l’objet d’un intérêt particulier de la part des Anglais qui ne l’occupèrent pas.
En 1840, les teachers de la London Missionary Society s'établirent aux îles Loyauté afin d’évangéliser les autochtones et les convertir au protestantisme. De son côté, la Mission mariste française, bénéficiant du soutien de l’État et de l’armée, s’installa dans les îles, le 20 décembre 1843, et tenta de convertir les autochtones au catholicisme. Les îles Loyauté devinrent alors le théâtre, souvent sanglant, de sévères luttes de pouvoir entre les pasteurs protestants et les missionnaires catholiques. En 1845, un marchand anglais, James Paddon, acheta l'île Nou du chef Kuindo et créa un établissement de commerce et d'élevage. Il revendra ses terrains à l'État Français en 1858.
1.2 Les Français (1844)
Napoléon III
Après l’Anglais Cook, des Français, Bruny d'Entrecasteaux et Huon de Kermadec, accostèrent à l'île des Pins le 7 juin 1792. Mais c’est seulement en 1825 qu’est entrepris par un autre Français, Jules-Sébastien-César Dumont d'Urville, un relevé des côtes de la Nouvelle-Calédonie.
Dès 1844, les premiers militaires français débarquèrent sur la Grande Terre et les premiers massacres d’indigènes eurent lieu en 1847. En novembre 1850, les Mélanésiens tuèrent 12 marins français débarqués du navire L'Alcmène. En représailles, sous les ordres de Napoléon III, le contre-amiral Febvrier-Despointes prit possession à Balade (extrémité nord), au nom de la France, de la Grande Terre (le 24 septembre 1853) et ensuite de l’île des Pins (le 29 septembre). Repartant peu après, il laissa l’un de ses officiers, le capitaine de vaisseau Tardy de Montravel, gérer cette nouvelle colonie. C’est ce dernier qui fonda Port-de-France, rebaptisée en 1866 Nouméa. C’est à partir de ce moment que débuta l’histoire politique proprement dite de la Nouvelle-Calédonie.
1.3 Les langues en présence
À cette époque, les autochtones utilisaient leur langue maternelle et, au besoin, le bichlamar, un pidgin anglo-mélanésien utile pour communiquer avec les commerçants ou entre les divers peuples mélanésiens. Pour leur part, les missionnaires protestants ont privilégié quelques-unes des langues autochtones afin de mieux évangéliser les «indigènes» — comme on appelait les Mélanésiens à l’époque — des îles: le drehu à Lifou, le nengone à Maré et le ïaaï à Ouvéa. Sur la Grande Terre, les pasteurs ont favorisé l’ajië, la langue de Houaïlou.
Pour ce qui est des missionnaires catholiques, ils ont préféré utiliser uniquement le français, sans cependant interdire la pratique des langues autochtones. Dans l’ensemble, trois langues se trouvaient en situation de concurrence: l’anglais, le français et le bichlamar. Cela dit, les missionnaires français ne portaient en haute considération les langues autochtones. Le 3 septembre 1846, le père Pierre Rougeyron écrivait cette lettre à son supérieur au sujet de la «langue des Nouveaux-Calédoniens»:
Cette langue est aussi barbare que le sont les habitants. L'oreille la mieux exercée et la plus prompte n'entend qu'un chuchotement qui vient expirer sur les lèvres. Nous sommes restés plusieurs semaines au milieu de ce peuple sans pouvoir distinguer une seule syllabe. Il m'est venu souvent en idée que ce peuple ne parlait pas, mais qu'il murmurait quelques sons, comme les oiseaux.
C'était là une conception très répandue de la part de tous les Européens. Ils croyaient vraiment être, parmi les humains, une race supérieure destinée à apporter les bienfaits de la civilisation aux pauvres autochtones. C'est un peu comme aux États-Unis, aujourd'hui, où il existe une idéologie très forte qui laisse croire que les Américains ont une mission messianique consistant à apporter les vraies valeurs au monde. Ainsi, il est amusant de constater que les armées du «monde civilisé» ont la «mission divine» de libérer les opprimés, quitte à leur tirer dessus s'ils sont trop idiots pour comprendre qu'elles leur apportent joie et bonheur.
En fait, l'histoire ne change pas beaucoup. Beaucoup d’Américains ne comprennent pas pourquoi les autres peuples ne veulent pas s’assimiler à l’anglais, ce qui, à leurs yeux, serait tellement plus simple et éviterait tant de conflits. S'il n'en tenait qu'à eux, qu'à leurs seules valeurs et à leur démocratie, le monde entier croulerait sous la paix! De nombreux Américains croient que le monde devrait en arriver à une langue et une culture unique — la vision anglo-saxonne du monde —, ce qui correspond à l'idéologie WASP, quasi religieuse: les Anglo-Saxons sont le peuple choisi par Dieu pour coloniser l'Amérique du Nord et mener le monde vers la liberté. Dans ce contexte idéologique, la possibilité d'imposer une langue unique au reste du monde serait ainsi l'expression d'un «choix divin».
2 La colonisation française (1853-1946)
Au tout début de la colonisation, soit de 1853 à 1860, la Nouvelle-Calédonie fut rattachée administrativement aux Établissements français de l’Océanie, c’est-à-dire à la Polynésie française (Tahiti). En 1853, un décret du gouverneur Guillain imposa l’enseignement du français dans les écoles du nouveau territoire, mais ce ne sera qu’en 1863 que le gouvernement colonial interdira l’enseignement de toute autre langue. On peut croire que cette mesure était destinée avant tout à arrêter net l’influence de l’anglais en Nouvelle-Calédonie, car les langues mélanésiennes et le bichlamar n’étaient pas vraiment en situation de concurrence avec le français, comme c’était le cas de l’anglais.
En 1854, le capitaine Tardy de Montravel choisit le site de Nouméa afin de d’y bâtir la «capitale et son port»; il baptisa la ville Port-de-France, nom qu’elle conserva jusqu'en 1866 pour s’appeler ensuite Nouméa (afin d'éviter la confusion avec la ville de Fort-de-France de la Martinique). Des missionnaires catholiques et des autochtones convertis fondèrent successivement les villages de la Conception en 1855 et de Saint Louis en 1856. Pendant cette période, les soldats et les marins composaient la plus grande partie de la population. Malgré les incitations des autorités administratives locales, seulement 43 colons français s’installèrent en 1859 au sud de la Grande Terre, à Nouméa, là où, encore aujourd’hui, la population européenne est largement concentrée. Il faut dire que la situation géographique de l’île, extrêmement éloignée de la Métropole (quelque 18 000 km) et la dureté des conditions de vie découragèrent toute colonisation. La population autochtone était, à l’époque, évaluée entre 90 000 et 50 000 personnes.
2.1 La concession des terres
Afin de favoriser de nouvelles installations de colons, l'Administration coloniale se résolut en 1855 à concéder des terres aux nouveaux arrivants. Pour ce faire, elle décida que toutes les terres non occupées feraient partie du domaine de l'État. Ce fut le début de la gigantesque spoliation des terres autochtones et de l'instauration des "réserves" délimitant les terres concédées aux "indigènes". Ceux qui étaient installés sur les meilleures terres — la côte ouest — furent contraints de migrer dans la chaîne centrale ou vers la côte est, moins fertile.
2.2 La toute-puissance du gouverneur
À partir de 1860, et ce, jusqu’en 1885, la Nouvelle-Calédonie fut administrée par un gouverneur qui disposait d’une très large liberté d’action face aux autorités métropolitaines. Ce haut-fonctionnaire, tout-puissant, était assisté d’un Conseil privé purement consultatif. Tous les gouverneurs ne se gênèrent point pour administrer de manière autoritaire les affaires de la colonie. Ainsi, en 1864, le gouverneur Gillain (1862-1870), alors en fonction à Port-de-France (Nouméa), excédé des luttes d’influences qui duraient depuis une dizaine d’années aux Loyauté entre les pasteurs protestants (anglais) et les missionnaires catholiques (français), proclama unilatéralement que les Loyauté étaient considérées par la France comme des dépendances de la Nouvelle-Calédonie, ce qui mit fin aux querelles. Ce fait démontre que le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie pouvait imposer ses choix au gouvernement français, lequel n’eut souvent d’autre possibilité que d’entériner les décisions de son représentant.
Durant toute cette période, le gouverneur, en tant que représentant de l’État français, devenait aussi le gestionnaire des terres de l’État; il pouvait attribuer à chaque tribu autochtone une "réserve", il pouvait nommer et destituer les chefs, dissoudre et créer des tribus, et les déposséder de leur territoire. Il pouvait décréter aussi que le français restait l’unique langue officielle. Bref, il avait tous les pouvoirs.
3 La colonie pénitentiaire (1864)
Devant l’échec de la colonisation en Nouvelle-Calédonie, Napoléon III décida d’agir comme en Guyane française et de créer en 1864 une colonie pénitentiaire. La loi du 30 mai 1854 avait déjà institué le régime de la transportation pour les auteurs de crimes, prévoyant l’exécution de peines de travaux forcés dans les établissements coloniaux.
Comme la Nouvelle-Calédonie se trouvait à l’autre bout du monde, la colonie pénitentiaire fut immédiatement perçue comme une prison sûre pour les opposants politiques aux différents régimes qui s’étaient succédé en France depuis la Révolution. Comme en Guyane française, il avait été décidé, dans le but de peupler la Nouvelle-Calédonie, que les bagnards, tant les hommes que les femmes, devaient rester sur le territoire une durée égale au nombre d'années d'emprisonnement effectuées.
3.1 Le peuplement
Dans l’intention des dirigeants, la colonie pénitentiaire permettait non seulement d’éloigner de la France les indésirables, mais également de contribuer au développement économique de la colonie puisque, à la fin de leur peine, les ex-bagnards devaient rester en Nouvelle-Calédonie.
Les 250 premiers forçats arrivèrent à Fort-de-France (Nouméa) en mai 1864. Ils furent employés aux grands travaux d’aménagement de l’île, par exemple la construction des routes, l’assèchement des marécages, l’édification des bâtiments carcéraux, etc. Le peuplement de la côte ouest de l’île paraissait ainsi assuré par les détenus auxquels on avait concédé des terres en leur interdisant tout retour en France. Après 1871, à partir du gouvernement révolutionnaire de la Commune, la Nouvelle-Calédonie accueillit plus de 4300 prisonniers politiques répartis entre l’île Nou, la presqu'île de Ducos et l’île des Pins.
Port-de-France en 1864
On sait qu’à partir de 1830 l’expansion coloniale de la France s’était étendue à l’Algérie. Les Arabes et les Berbères (appelés Kabyles en Algérie) avaient pris l’habitude de réagir très mal à la domination française. Ils déclenchèrent en 1871 la révolution d'el-Mokrani dans l'Est algérien; cette révolte provoqua une brutale répression et entraîna la déportation en Nouvelle-Calédonie de quelques milliers d’Algériens d’origine arabe et berbère.
Pendant longtemps, la Nouvelle-Calédonie eut même la réputation d’être devenue une colonie pénitentiaire pour les Arabes déportés comme forçats. Cette réputation n’était pas fondée, car, de 1864 jusqu’en 1897, année de la fermeture des bagnes, plus de 20 000 prisonniers s’y étaient succédé et la majorité d’entre eux étaient des Français condamnés aux travaux forcés. Le seul pénitencier de Nouméa accueillit, pour sa part, jusqu’à 5000 bagnards à la fois dans des conditions souvent pitoyables. En 1870, Nouméa n'était qu'un village de 300 habitants dont 200 civils et 100 marins et soldats environ mais où les principaux services administratifs commençaient à s'organiser.
Rappelons que, de 1852 à 1938, ce furent finalement près de 100 000 condamnés aux travaux forcés, dont 2000 femmes, qui ont été déportés en Guyane française et en Nouvelle-Calédonie.
3.2 Les concessions de terres
Le peuplement était assurée par le libération des forçats obligés de s'installer dans la colonie. Cependant, après les lois d’amnistie de 1879 et 1880, la plupart des bagnards qui survécurent à leur déportation et à leur incarcération ont préféré regagner la Métropole. Les autorités locales conçurent alors l’idée d’accorder aux forçats «les plus méritants» des concessions sur la Grande Terre. C’était ce qu’on appelait la «suprême récompense». Mais il fallait songer à une autre façon d'assurer le peuplement de la colonie et développer une véritable politique de l'immigration.
Pour ce qui est de la colonie néo-calédonienne, on peut facilement comprendre que l’administration pénitentiaire était vite devenue le premier propriétaire foncier et la plus importante puissance politique et financière du territoire. Mais avec une telle colonie pénitentiaire et pratiquement paramilitaire, la France ne pouvait apparaître aux yeux des autochtones que sous son visage le plus dur et le plus répressif.
4 La politique de l’immigration
La fonction pénitentiaire de la colonie fut complétée par une politique d’immigration destinée à peupler le territoire d’Européens. Tout d’abord, le gouvernement pensa compter sur les ex-bagnards, puis sur les émigrants français grâce à l’attribution gratuite de terres. Et la découverte du nickel par Jules Garnier en 1863, suivie de la «ruée du nickel» de 1870, favorisa un peu plus l’immigration de la main-d’oeuvre à bon marché: Indiens de La Réunion, Néo-Hébridais (Vanuatais), Japonais, Indochinois, Javanais des Indes néerlandaises, etc. À partir de 1871, la Nouvelle-Calédonie bénéficia de l’arrivée d’émigrants d’Alsaciens et de Lorrains fuyant l’occupation allemande. Évidemment, seules les émigrants français, et non pas les travailleurs étrangers, pouvaient bénéficier de terres gratuites. L’article 4 de l’arrêté du 27 mai 1884 précisait:
Article 4
Une concession gratuite est accordée à tout émigrant. Cette concession se compose d'un lot de village, d'un lot de culture et d'un lot de pâturage.
La concession ne devenait définitive que lorsque l'émigrant s'acquittait de certaines obligations comme la résidence obligatoire, la construction d'une habitation, la mise en valeur des terres concédées, etc. Si l’émigrant ne satisfaisait pas à toutes les conditions du contrat, il se voyait déchu de ses droits et la concession retournait à l’État.
4.1 La grande diversité des travailleurs
Mais l’émigration volontaire des Français ne donna pas les résultats escomptés. Il y eut aussi une politique de transportation de femmes françaises, car la colonie en avait peu qui puissent accepter de se marier avec des libérés. C’est pourquoi, en 1894, le gouverneur Feillet transforma l’île en colonie d’immigration approvisionnée par des travailleurs étrangers sous contrat. Afin d’exploiter la production du café et l’exploitation des mines de nickel, Feillet fit venir de la Métropole 500 familles, appelées «colons Feillet», ainsi que des travailleurs indiens et javanais. La société Le Nickel, la SLN constituée en 1880, fit aussi venir un grand nombre de travailleurs asiatiques, particulièrement entre 1895 et 1900. Les Mélanésiens, au nombre de 45 000 en 1887, ressentirent aussitôt les effets de cette vague d’immigration, car elle les priva d'une grande partie des terres qui leur avaient été réservées. Plus tard, ce furent des Vietnamiens (et/ou des Tonkinois) qui arrivèrent pour participer à l’extraction minière.
Cette période d’immigration explique la grande diversité ethnique du peuplement actuel de la Nouvelle-Calédonie. À la fin du XIXe siècle, le territoire comptait 20 000 habitants d’origine européenne; plus de la moitié d’entre eux étant des anciens forçats. En 1901, on ne recensait plus que 27 000 autochtones, soit 18 000 de moins qu’en 1887.
La politique d’immigration continua, mais elle soulevait la colère des autochtones qui se voyaient ainsi minorisés sur leur propre territoire. En 1954, il fallut même retourner des Vietnamiens dans leur pays d’origine. Entre 1969 et 1976, plus de 15 000 (peut-être 20 000) nouveaux immigrants arrivèrent, dont de nombreux rapatriés français, des «pieds-noirs» d’Algérie, puis des Wallisiens et des Futuniens, des Vanuatais, des Tahitiens, des Antillais, des Réunionnais, etc. Pour ce qui est des Wallisiens, le gouvernement français a révélé que 17 563 Wallisiens et Futuniens s’étaient installés depuis 1961 en Nouvelle-Calédonie, principalement dans la région de Nouméa, mais aussi dans les zones d’extraction minière; bref, on compte maintenant davantage de Wallisiens et de Futuniens en Nouvelle-Calédonie qu’à l’intérieur même du territoire de Wallis-et-Futuna (14 166). C'est à cette époque (à partir de 1921) que furent interdites toutes les publications dans les langues kanakes. Il était entendu par les autorités que de toute façon ces langues s'éteindraient en même temps que la «race kanake».
4.2 Le mécontentement des populations autochtones
Toute cette immigration nouvelle a favorisé, d’une part, la construction de grands ensembles urbains contraires à la tradition mélanésienne, d’autre part, l’exploitation minière dont les retombées économiques ont surtout bénéficié aux exploitants européens plutôt qu’aux travailleurs autochtones. Cette situation provoqua un très vif sentiment de révolte chez les descendants des premiers habitants de l’île, qui s’étaient vus ainsi minorisés. Les autochtones, dépossédés de leurs terres et de leur sous-sol, ainsi que de leur identité culturelle, exprimèrent alors leurs frustrations et leurs colères dans des revendications politiques indépendantistes.
Or, la politique d’immigration a toujours été soigneusement planifiée de la part du gouvernement français. Ce dernier n’était pas sans savoir que celle-ci suscitait, pour employer un euphémisme, le «mécontentement» généralisé des populations autochtones. C’est que l’immigration massive, si elle réussissait, pouvait finir par les anéantir, réglant ainsi le problème de ce territoire si rébarbatif. En 1972, voici comment, au moyen d’une circulaire, s’exprimait le premier ministre français de l’époque, Pierre Messmer:
La présence française en Calédonie ne peut être menacée, sauf une guerre mondiale, que par une revendication nationaliste des populations autochtones appuyées par quelques alliés éventuels dans d'autres communautés ethniques venant du Pacifique. À court et à moyen terme, l'immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d'outre-mer (Réunion) devrait permettre d'éviter ce danger, en maintenant et en améliorant le rapport numérique des communautés.
En une phrase sibylline, il s’agissait bien d’anéantir les populations autochtones par une politique d’immigration massive. Quelque 20 000 émigrants supplémentaires, des Français métropolitains, puis des rapatriés d’Algérie et du Maroc vinrent s’installer en Nouvelle-Calédonie. Ils furent suivis par des travailleurs venus de la Polynésie française, de Wallis-et-Futuna et des Antilles. Cette pratique de minorisation a été exercée par plusieurs États totalitaires dont a souvent été témoin l’histoire: la Grande-Bretagne à une certaine époque, l’ex-URSS sous Staline, la République populaire de Chine, l’Indonésie, la Yougoslavie de Milosevic au Kosovo, pour ne nommer que ces cas plus connus.
5 La dépossession des autochtones
La colonie française de la Nouvelle-Calédonie ne dut son «succès» qu’à la confiscation des terres des autochtones au profit des immigrants, français ou autres. Dans une lettre du 23 octobre 1856, le commandant Testard, alors responsable de la colonie, décrit ainsi la mentalité des premiers temps de la colonisation:
Le Calédonien [le Kanak] est intelligent, mais c’est un monstre de perversité. Il faut commencer par détruire cette population si l’on veut vivre en sécurité dans le pays... Le seul moyen qui paraisse un peu praticable pour en venir à bout serait de faire des battues comme pour les loups en France.
5.1 La notion subtile des «terres occupées» et des terres «non occupées»
Or, en janvier 1855, ces autochtones s’étaient fait reconnaître des droits fonciers par le gouverneur du Bouzet. En vertu de cette entente, une déclaration officielle strictement orale, seules les terres achetées et «non occupées» pouvaient être intégrées au domaine de l'État et, par conséquent, pouvaient être concédées. Comme les autochtones n’eurent droit qu’aux «terres occupées» par eux, cela laissait toutes les autres à l’État. Or, pour les gouverneurs de l’époque, la notion de «terres occupées» n’avait pas le même sens que pour les autochtones. Ainsi, les terres «non occupées», pour les premiers habitants du pays, n’incluaient pas, par exemple, les lieux de sépulture, les terres en jachère, les terres taboues, les terrains de cueillette, etc. Pour les Français, les terres «non occupées», c’étaient toutes les terres que les autochtones n’habitaient pas en permanence. Un beau sujet de conflit en perspective!
Comme de fait, plusieurs arrêtés des successeurs de Du Bouzet interprétèrent différemment le litige. En fait foi cette déclaration de février 1866 diffusée par circulaire: «Les Indigènes sont seulement usufruitiers et non pas propriétaires.» Et puisqu’ils n’étaient que simples usufruitiers, l’État devenait ainsi le propriétaire légal de l’ensemble des terres des indigènes!
5.2 Les «terres tribales» et les «réserves»
Guerriers kanaks entre 1880 et 1890
(photo d'époque d'origine inconnue)
En décembre 1867, un arrêté administratif créa le terme et le concept de tribu. L’objectif avoué était de rendre solidairement responsables les habitants d’un même espace physique en cas d’exactions: «Chacune d’elle représente un être moral collectif, administrativement et civilement responsable des attentats commis sur son territoire, soit envers les personnes, soit envers les propriétés.» La création de terres tribales permettait à l’État de contrôler plus facilement les autochtones en les forçant à vivre dans des espaces bien délimités. Le gouvernement colonial créa donc en 1868 des réserves destinées à parquer les autochtones à l’intérieur de frontières fixes et fermées.
Puis l’Administration inventa une variante de la chefferie traditionnelle des indigènes. Ceux-ci étaient alors régis par des grands-chefs nommés, et destitués au besoin, par le Conseil des anciens. Le gouvernement colonial juxtaposa une nouvelle structure administrative à la tête de laquelle on nomma un petit-chef. Or, les petits-chefs nommés par l’Administration devinrent les «vrais» chefs autochtones et servirent généralement de courroie de transmission pour l’Administration. Les grands-chefs récalcitrants furent destitués, certains furent supprimés et d’autres furent déportés à Tahiti. Plus tard, en 1877, l’Administration parvint aussi à nommer les grands-chefs, qui devinrent responsables du maintien de l’ordre à l’intérieur de districts regroupant plusieurs tribus; les «petit-chefs», pour leur part, continuaient de maintenir la loi et l’ordre dans les tribus. L’Administration avait ainsi la main haute sur tous les autochtones du territoire.
Les réserves autochtones étant bien délimitées sur le territoire, l’État se réserva «la propriété des mines, minières, cours d’eau de toutes sortes et sources», ainsi que la bande littorale tout en se garantissant le droit perpétuel d’expropriation. En mars 1876, un simple arrêté précisa que la tribu demeurait «autant que possible sur le Territoire dont elle a la jouissance traditionnelle». Autrement dit, les Kanaks n’avaient plus que les terres que l’État voulait bien leur laisser.
Dans la Grande Terre, les autochtones furent, au fil des ans, dépossédés de plus de 80 % de leurs terres ancestrales, sauf aux îles Loyauté où celles-ci restèrent intactes. Et la plupart des terres qui leur furent attribuées étaient confinées dans les montagnes ou sur la côte est, alors que les terres cultivables et les plaines fertiles de la côte ouest finirent pas appartenir aux immigrants français dont certains devinrent de grands propriétaires terriens à l’exemple de ce qui était advenu en Australie, en Argentine ou dans le Far West américain. En même temps, les cultures agricoles traditionnelles des autochtones, comme l'igname, le taro, le bananier, le manioc, l’arbre à pain, le cocotier, etc., ont cédé la place à l’agriculture coloniale, c’est-à-dire aux potagers, vergers, champs de café, fourrage pour l'élevage bovin, etc.
5.3 Le Code de l'indigénat
Comme si ce n’était pas assez, le gouvernement français imposa, en 1887, le Code de l’indigénat à toutes ses colonies. En Nouvelle-Calédonie, ce code assujettissait les autochtones aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts de capitation (taxes) sur les réserves et à un ensemble d’autres mesures tout aussi répressives. Le Code de l’indigénat distinguait deux catégories de citoyens: les citoyens français (de souche métropolitaine) et les sujets français, c’est-à-dire les Africains noirs, les Malgaches, les Algériens, les Antillais, les Mélanésiens, etc.
Les sujets français soumis au Code de l’indigénat furent privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques; ils ne conservaient sur le plan civil que leur statut personnel, d'origine religieuse ou coutumière. En somme, on peut dire que le colonialisme pratiqué en Nouvelle-Calédonie s’apparentait à une sorte d’esclavage des populations autochtones: celles-ci furent dépouillées de toute leur identité. Ce système colonial odieux, qui paraît sans aucun doute honteux aujourd’hui mais semblait normal à l’époque, perdura jusqu’en 1946, soit plusieurs années après que les accords de Genève (le 23 avril 1938) eurent interdit toute forme de travaux forcés. Après la loi du 7 avril 1946 abolissant le Code de l’indigénat, les autochtones purent à nouveau circuler librement, de jour comme de nuit, et récupérer le droit de résider où ils voulaient et de travailler librement.
On ne s’étonnera pas que, dans ces conditions, les autochtones se révoltèrent à plusieurs reprises. La révolte autochtone de 1878 dirigée par le chef Ataï en réponse aux spoliations de terres et aux exactions du bétail, et celle de 1917 dirigée par le chef Noël furent célèbres, mais n’aboutirent qu’à de nouvelles dépossessions et à l’exil à l’île des Pins de nombreux autochtones de la Grande Terre.
Par la suite, les autorités passèrent le plus clair de leur temps à gérer les incessants conflits entre Européens et Kanaks, c’est-à-dire entre les exploiteurs et les exploités. La situation devint encore plus intolérable après la Seconde Guerre mondiale; dès 1942, la Nouvelle-Calédonie avait été occupées par les États-Unis qui en firent une importante base militaire de 100 000 soldats américains, soit le double de la population néo-calédonienne. Le choc fut grand pour les habitants du territoire. La Nouvelle-Calédonie fut alors perçue comme une vieille société coloniale, alors que les Mélanésiens se trouvèrent confrontés à leurs propres inégalités socio-économiques, tout en se rendant compte qu’ils avaient été maintenus à l’écart de la vie des Européens, sauf lorsqu’il s’était agi d'aider la France en fournissant la "chair à canon" pendant les deux grandes guerres mondiales. Par exemple, lors de la première Guerre mondiale, les agents recruteurs kanaks enrôleront, par la force ou par la manipulation, quelque 1100 Kanaks sur une population qui ne comptait alors que 8700 adultes de sexe masculin. Le quart des enrôlés ne revint jamais.
En somme, depuis environ 150 ans, les Kanaks ont connu une histoire quelque peu difficile. Ils ont été dépossédés par leurs colonisateurs qui, en Nouvelle-Calédonie, se sont montrés sous leurs pires jours. L'histoire n'a pas été tendre pour eux et cette situation perdurera jusque vers la fin des années quatre-vingt-dix. C'est ce que révèle la section suivante: "Les fluctuations politiques".
Source:http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/pacifique/ncal3hist.htm
Posté le 08.04.2008 par kanekarythm
[i]2001 Genèses Dossier
Les « moniteurs » kanak ou l’impossible élite indigÈne en Nouvelle-Calédonie
Marie Pineau-Salaün[/i]: Un article trés riche et excellent d'un point de vue universitaire (si je puis me permettre).kanekarythm vous invite vivement à le découvrir!
Les accords de Nouméa [1] mettent un terme à une décennie de transition, celle des accords de Matignon, marquée par le souci d’un « rééquilibrage » entre les communautés de Nouvelle-Calédonie. On peut lire dans le préambule de ces accords : « Le passé a été le temps de la colonisation. Le présent est le temps du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être le temps de l’identité, dans un destin commun ». Ce destin commun, qui prendrait la forme d’une « citoyenneté néo- calédonienne », doit voir la refondation d’un « lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie ».
Si la décolonisation est posée dans ce texte comme un préalable, le processus qui a vu les Kanak [2], premiers habitants de l’archipel, être, selon les termes des accords, « repoussés aux marges géographiques, économiques et politiques de leur propre pays » après la prise de possession par la France en 1853, n’a probablement pas à ce jour été restitué dans toutes ses dimensions. Certains aspects de ce processus ont été privilégiés par la recherche : c’est le cas de la question foncière, ou encore de l’histoire des vagues successives de migrants qui, librement ou sous la contrainte, sont venus bâtir une « petite France australe » des antipodes [3]. Notre travail de thèse [4] a été pensé comme une contribution à l’analyse de l’une des dimensions jusqu’alors négligées du processus colonial : la question scolaire. Méconnue, la genèse de l’institution scolaire n’en est pas moins essentielle pour la compréhension de la nature du projet colonial mis en œuvre en Nouvelle- Calédonie, car elle constitue un angle d’approche privilégié pour qui veut saisir les limites pratiques de ce projet.
La version la plus communément admise jusqu’à aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie élude presque totalement le rôle d’État colonial pour ne retenir que « l’œuvre » des missionnaires catholiques et protestants qui se sont consacrés à l’évangélisation des Kanak. Les sociologues Jean-Marie Kohler et Loïc Wacquant écrivaient ainsi en 1985 :
« L’octroi d’un minimum d’instruction, instrument de gardiennage et de moralisation, et la formation d’une petite “élite indigène” – même si celle-ci devait en toute hypothèse, demeurer écartée du champ du pouvoir – constituaient le moyen d’asseoir au moindre risque la structure d’opposition que suscite et nécessite la domination coloniale. […] Aux écoles missionnaires revenait la charge de l’enseignement des Mélanésiens, celui des enfants des colons étant assuré par le réseau des écoles publiques. Pendant plus d’un siècle, de 1853 à l’après-guerre, ce sont les missionnaires, catholiques et protestants, qui ont “instruit les naturels” [5]. »
Le consensus dont a bénéficié cette vision au cours des dernières décennies ne doit pas masquer le fait qu’elle ferait de l’expérience coloniale en Nouvelle-Calédonie la seule où les pouvoirs publics se seraient ainsi totalement désintéressés de l’éducation des indigènes, les abandonnant à leur sort ou plus exactement au prosélytisme des missionnaires. Au cours de l’enquête, il y a donc eu, en guise de fil directeur, une interrogation : pourquoi la Nouvelle-Calédonie n’aurait-elle pas connu d’écoles dites « du gouvernement » ? Et plus généralement, comment expliquer cette absence d’une politique scolaire de l’autorité française à l’égard des Kanak ?
Que les missionnaires aient été les premiers à se préoccuper du sort des enfants des tribus est incontestable : la fondation des premières écoles confessionnelles est précoce, puisqu’elle précède d’une dizaine d’années la prise de possession par la France [6]. Les missions chrétiennes (London Missionary Society protestante et Société de Marie) ouvrent les premiers internats aux Îles Loyauté et dans le nord de la Grande-Terre dans la deuxième moitié des années 1840 [7]. Les écoles religieuses resteront prédominantes pendant toute la période coloniale : en 1885, les écoles confessionnelles scolarisent 900 des 1505 (soit 60 %) élèves indigènes recensés par le service de l’Instruction publique ; en 1919, 1750 sur 2 500 (70 %) ; en 1945, 3 000 sur 4 500 (67 %) [8].
On le voit, si les missionnaires ont été les premiers, et les plus actifs au sens où les Kanak ont majoritairement fréquenté leurs écoles, cela ne signifie pas qu’ils ont été les seuls. C’est en cherchant à vérifier l’absence de toute politique scolaire « officielle », et notamment celle d’écoles de l’administration, que l’exhumation d’archives et le recueil de témoignages ont permis de nuancer cette image de pouvoirs publics totalement passifs en marge de l’action missionnaire [9].
L’analyse des procès-verbaux de séances du conseil général de la colonie – notamment en ce qui concerne les attributions budgétaires – révèle l’existence « d’écoles indigènes officielles », rattachées entre 1885 et 1919 au service des Affaires indigènes, puis, à partir de cette date, au service de l’Instruction publique à côté des écoles primaires, appellation réservée aux écoles pour enfants de colons [10]. Le Journal officiel de la Colonie publie régulièrement des arrêtés du gouverneur concernant la création et l’organisation « d’écoles officielles de tribus ». Les registres de solde du personnel colonial [11] attestent la rétribution d’un certain nombre d’enseignants indigènes connus sous le nom de « moniteurs » [12]. Les rapports des missions de l’Inspection coloniale dépêchée par Paris [13] font état d’une statistique de la fréquentation scolaire précisant le nombre d’élèves scolarisés dans chacune des institutions en présence : écoles « libres » (catholiques et protestantes) et écoles « officielles ». Enfin, interrogés au cours de l’enquête orale sur la localisation des écoles qui existaient quand ils étaient enfants, les interlocuteurs kanak qui ont connu l’entre-deux-guerres [14] font spontanément la distinction entre l’école « du Père » ou du « Missi » (missionnaire protestant) et celle du « moniteur », dont ils connaissaient l’existence, quand ils n’en ont pas été eux-mêmes élèves.
Bien qu’éparses, ces sources invitent à dépasser la version d’un monopole missionnaire exclusif sur l’école des Kanak et permettent de revisiter l’histoire de la scolarisation indigène sous la période coloniale et en particulier, celle des « écoles de gouvernement », symboles de l’effort républicain en faveur de l’enseignement indigène. Cet effort républicain, aussi timide qu’il a pu être, a porté essentiellement sur la question du recrutement des maîtres indigènes voués à devenir les principaux agents de l’enseignement public en tribu. La genèse du corps des moniteurs est, ici, au centre de notre attention, car particulièrement révélatrice des ambitions et des limites du projet scolaire soutenu par l’État en Nouvelle-Calédonie et adressé aux Kanak.
Quelles pouvaient être les missions assignées à ce corps enseignant kanak, au service d’un projet scolaire pour le moins confus ? Comment, dans le cadre de l’indigénat, les autorités coloniales sont-elles parvenues à concilier l’obligation qui leur était faite de donner des maîtres aux écoles, tout en maintenant un cloisonnement étanche entre l’enseignement indigène et l’enseignement européen ? Comment les moniteurs indigènes ont-ils perçu la nature de la tâche qui leur était confiée et corrélativement, le statut particulier qui en découlait ?
Nous verrons pour commencer que ce corps des moniteurs peut être qualifié d’objet évanescent, tant les preuves de son existence ont été difficiles à réunir au cours d’une enquête qui a croisé archives et récits de vie, et dont il s’agira de présenter les conditions. Nous exposerons ensuite ce qui peut être connu aujourd’hui des modalités de la formation des futurs maîtres indigènes au sein de l’école des moniteurs indigènes de Montravel telle qu’elle a existé à partir de 1913. Enfin, nous analyserons ce que cet exemple de la formation des maîtres kanak peut nous dire, en creux, du projet scolaire en Nouvelle-Calédonie, et plus généralement des dilemmes d’une politique indigène dans un contexte particulier, en cherchant à mesurer à quel point les interprétations locales de la doctrine coloniale globale ont pu façonner des modes de domination spécifiques à chaque colonie.
"Un objet évanescent"
Au cours des trente premières années qui suivent la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France (1853), on constate une relative apathie de l’autorité coloniale en matière de recrutement de maîtres pour les écoles indigènes. Il faut attendre 1885, et la publication d’un arrêté accompagnant l’arrêté fondateur des écoles dites « officielles », c’est-à-dire financées et contrôlées par l’autorité locale, pour que soit envisagé pour la première fois, le recrutement de moniteurs indigènes [15]. L’influence républicaine est ici évidente, entre volonté de battre en brèche le monopole historique des missions religieuses et souci local de faire écho aux lois Ferry.
Après une tentative avortée de formation de maîtres indigènes au tournant du siècle [16], il faut en effet attendre 1913 pour que se réalise effectivement le projet d’une école spécialement destinée aux futurs moniteurs des écoles officielles des tribus : l’école des moniteurs indigènes de Montravel. C’est finalement dans l’entre-deux-guerres seulement qu’émerge ce « corps », à vrai dire fort modeste, puisque ce sont tout au plus une cinquantaine de moniteurs qui ont eu la charge des écoles indigènes pour l’ensemble de la période, mais organisé autour de modalités de recrutement, de mutations, d’avancement et de rémunération bien spécifiées, et totalement distinctes de celles du personnel destiné aux écoles primaires européennes. On retiendra que la caractéristique principale du corps des maîtres au service des écoles de tribus officielles en Nouvelle-Calédonie est d’avoir été, pendant le régime de l’indigénat, presque exclusivement masculin et composé de Kanak [17].
Les sources qui permettent de cerner ce corps sont rares, éparses, et on ne peut qu’être surpris de la pauvreté du corpus, notamment au vu de la profusion des documents dont ont bénéficié les chercheurs qui se sont consacrés à la scolarisation indigène et à la formation des maîtres dans d’autres possessions françaises [18]. Un certain nombre de sources directes font ici gravement défaut et l’analyse des caractéristiques du personnel indigène ne peut notamment pas s’appuyer sur les matériaux privilégiés que constituent les rapports d’inspection, les revues professionnelles ou encore les archives des écoles normales indigènes [19].
Il est donc important de le souligner : qu’il s’agisse de leur origine sociale, de leur niveau d’instruction réel, des conditions précises du déroulement de leur carrière, ou de leur vision de ce que devait être la pédagogie à usage des enfants des tribus, de nombreux éléments font défaut concernant les enseignants indigènes kanak.
Les sources administratives, éparpillées entre les centres d’archives d’Aix-en-Provence (CAOM), de Nouméa (Archives territoriales) et de Vincennes (Service historique de l’armée de terre) restent les plus accessibles [20], mais les informations qu’elles contiennent sont à la fois lacunaires et imprécises.
Outre leur dispersion, l’impression d’une grande hétérogénéité de ces sources est renforcée par le fait qu’il n’a jamais existé de direction centralisée de l’enseignement indigène. Du ressort exclusif du service des Affaires indigènes et de leurs syndics de 1885 à 1919, il est ensuite rattaché au service de l’Instruction publique [21], sans qu’il faille surestimer la portée de cette modification statutaire car cette décision du gouverneur répond surtout au souci d’harmoniser l’organisation administrative néo-calédonienne avec celle des autres possessions françaises [22]. Dans les faits, alors que la carrière des enseignants des écoles primaires est du ressort du service de l’Instruction, celle des moniteurs restera sous le contrôle du service des Affaires indigènes : si les décisions d’avancement, de nominations, de licenciement, etc. sont officiellement prononcées par le service de l’Instruction et si c’est bien le chef de ce service à qui il incombe de venir présenter le fonctionnement des écoles indigènes devant le conseil général au moment du vote des crédits, toutes les décisions sont prises à la suite des rapports dressés par les gendarmes, en l’absence d’un personnel d’inspection qui se rendrait en brousse pour contrôler le travail des moniteurs. Cette direction bicéphale aurait pu a priori se révéler difficile, mais le partage des tâches ainsi défini semble avoir fonctionné sans heurts pendant l’entre-deux-guerres.
L’efficacité organisationnelle a été clairement privilégiée sur la qualité pédagogique de l’enseignement dispensé tant dans les écoles de brousse qu’à Montravel. La mission confiée au gendarme est bien modeste : sa visite mensuelle, visite inopinée selon la prescription du chef de service, se borne la plupart du temps à juger de l’état de propreté du bâtiment qui fait office d’école, et à constater la présence effective du maître et des élèves dans la journée. Un conseiller général rappelle en 1930 « [qu’il] ne demande pas que le syndic inspecte le travail des élèves, mais contrôle la présence du moniteur à sa tâche [23] ». Les quelques lignes de la rubrique « Fonctionnement de l’école » des rapports de gendarmerie se présentent généralement sous une forme très laconique du type : « Nous avons visité l’école de telle tribu tel jour, et avons constaté la présence du moniteur et de ses élèves. » N’émanant pas d’experts de l’enseignement, les rapports de gendarmerie ne contiennent pas d’informations d’ordre pédagogique, mais fournissent par contre de précieux renseignements sur la vie quotidienne des moniteurs, et surtout sur ce que l’administration considère comme les qualités et les défauts de son personnel indigène. On y vérifie en particulier à quel point les attentes à l’égard du moniteur sont bien souvent limitées à des travaux pratiques du type : entretien du potager, construction de l’école, etc.
L’absence de contrôle proprement pédagogique se double d’une méconnaissance souvent profonde de la réalité des tribus. Il est frappant de constater à quel point la manière dont sont orthographiés les noms des agents de l’administration, qu’ils soient simples plantons ou moniteurs diplômés de Montravel, paraît directement liée à la capacité des fonctionnaires coloniaux à entendre les langues indigènes : une grande fantaisie règne et, le plus souvent, jusque dans l’entre-deux-guerres, seul le prénom chrétien a été retenu pour figurer sur les registres (indigène Louis, indigène Léon, etc.), sans autre précision, et lorsque c’est le nom qui a été choisi, il n’est pas rare de constater qu’il change de manière perceptible d’une année à l’autre (l’indigène Saou devient l’indigène Théou l’année suivante par exemple). Ces imprécisions rendent difficile le suivi des carrières individuelles, et une analyse par cohorte du devenir des moniteurs après leur première affectation est quasiment chose impossible.
Il faut donc faire le deuil de documents proprement scolaires pour comprendre les véritables enjeux de l’enseignement indigène. La source privilégiée reste ici les discussions budgétaires, qui voient s’opposer un parti « indigénophile », ou du moins persuadé de l’intérêt d’une élévation du niveau scolaire des Kanak confinés dans leurs réserves, et un parti « malthusien » pour qui les écoles indigènes ne sont jamais qu’une charge pour le budget de la colonie, un sacrifice qu’on impose à des colons de brousse eux-mêmes fort mal lotis [24]. Jamais tant les occurrences liées à l’enseignement indigène ne sont présentes que lors du vote annuel des crédits aux écoles et on touche là à une véritable pomme de discorde entre les représentants des colons et ceux de l’administration soumise, elle, aux impératifs de la politique indigène telle qu’elle est impulsée par le ministère des Colonies depuis Paris. Il faudra ainsi attendre 1924 (soit trente-neuf ans après l’arrêté fondateur de 1885) pour que, sur injonction ministérielle, les dépenses relatives aux écoles indigènes en Nouvelle-Calédonie soient définitivement classées parmi les dépenses obligatoires et ne soient plus soumises au bon vouloir de l’assemblée locale.
Partielles, les sources d’archives à notre disposition sont également partiales, en ce qu’elles ne reflètent qu’un seul point de vue, celui des Européens, ou plus précisément de leurs représentants. Il était donc absolument nécessaire de recueillir le témoignage des premiers intéressés, les anciens moniteurs, promus au rang d’acteurs historiques, et non plus simples prénoms consignés dans des registres comptables.
L’entreprise s’est révélée délicate, en raison de la difficulté à retrouver d’anciens élèves de l’école de Montravel, qui a existé, stricto sensu, de 1913 à 1942, date de la réquisition des bâtiments par les forces armées américaines [25]. L’échantillon potentiel se trouvait doublement limité d’une part en raison de la faiblesse numérique des effectifs de l’école – qui a accueilli tout au plus une trentaine d’élèves entre 1916 et 1942 – d’autre part en raison du rétrécissement considérable de la pyramide des âges mélanésienne au-delà de quatre-vingts ans [26]. Les témoins directs de l’entre-deux-guerres se faisant rares, il a été possible de rencontrer quatre anciens élèves de l’école de Montravel seulement (promotions 1939, 1943 et 1945). La richesse de l’information recueillie à l’occasion de ces rencontres conforte cependant l’idée selon laquelle seul du croisement des subjectivités « blanche » et « noire » peut naître une histoire sociale de la Nouvelle-Calédonie.
Une « école pour indigènes » :
l’école des moniteurs de Montravel En 1913, face à une grave pénurie d’enseignants pour les écoles « officielles » de tribu, le choix est finalement fait par l’administration de remplacer l’école de Wé par un établissement installé à proximité du chef-lieu (Nouméa) : l’école des moniteurs indigènes de Montravel [27].
L’école, initialement prévue pour accueillir une quarantaine de futurs moniteurs, compte officiellement à son ouverture douze élèves. Le total ne dépassera jamais la quinzaine sur toute la période : au moment du dédoublement de l’école en une section de « moniteurs » et une section « d’apprentis » (1929), les premiers sont au nombre de neuf, et les seconds au nombre de six. Jusqu’à la guerre, la section des moniteurs oscille bon an mal an entre huit et douze élèves au total [28] et il semble que la pratique se soit orientée dans les années 1930 vers un recrutement d’une dizaine d’élèves organisé tous les quatre ans, au moment du départ de la promotion précédente. Mis à part l’âge des postulants, qui doivent avoir théoriquement entre treize et quinze ans [29], jamais des conditions précises de recrutement n’ont fait l’objet d’un arrêté officiel au cours de la période, contrairement au programme des études, qui est explicite dans l’arrêté fondateur de l’école [30], ou encore au diplôme de fin d’études, institué en 1922 [31]. Sans doute une certaine souplesse en la matière était-elle la seule garantie pour parvenir à réunir la douzaine d’élèves nécessaires, et les premières promotions d’élèves, fort réduites, ne semblent même n’avoir subi aucun véritable examen. Dans les faits, le principe d’une petite composition, dont le sujet est envoyé depuis Nouméa aux gendarmes chargés de le faire passer dans les écoles de tribu, se met progressivement en place [32]. Son existence ne garantit pas pour autant la qualité du recrutement. Dès 1922, l’administration regrette de ne pouvoir le perfectionner : « ces épreuves faites à distance nous permettent difficilement de nous rendre compte de l’intelligence et de l’aptitude du sujet. […] Il faudrait choisir [les futurs élèves] sur place [33] ». Pour autant, la sélection des futurs élèves restera une prérogative des fonctionnaires de la gendarmerie pendant toute la période.
Le rôle du gendarme dans le recrutement des futurs moniteurs ne laisse pas d’ambiguïté quant au statut des élèves : on ne vient pas à Montravel par vocation, on y vient parce qu’on a été désigné. Voici ce que dit un ancien moniteur de l’enrôlement de son propre père, qui a été un des premiers élèves de l’école au moment de la première guerre mondiale :
« Papa a été choisi de l’école de sa tribu pour aller se perfectionner à l’école préparatoire des moniteurs de Nouméa. Il a passé cinq ans à Nouméa [à l’école de Montravel]. Et quand il est sorti, il avait le niveau du cours moyen deuxième année, et il était apte à enseigner. […] Le vieux [mon père], il parlait un peu français. On lui a dit qu’il devrait enseigner à telle école, c’était une convention entre les gendarmes de l’époque et les grands chefs, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé à enseigner à N., c’était une école publique. […] À cette époque, en même temps que les missionnaires, c’était le début de la colonisation. Alors ils passaient dans les tribus pour choisir des autochtones qu’on éduquerait. C’est comme ça qu’il a été choisi. Il a été envoyé à l’école sous l’égide de la gendarmerie et de la chefferie [34]. »
Si à partir des années 1930, on parle de « démissions » de certains internes qui choisissent de retourner dans leur tribu (10 à 15 % des élèves repartent avant la fin de la scolarité), c’est bien « d’évasions » dont ont été qualifiés ces départs dans les premières années. Les « évadés » sont même ramenés à l’école entre deux gendarmes, comme il est d’usage quand on recherche un engagé évadé. Ceci n’est pas sans susciter quelques protestations comme en témoignent les propos d’un élu du conseil général en 1923 :
« Un engagé est un indigène qui a passé un contrat avec l’engagiste, et qui par là s’est librement soumis aux clauses de ce contrat. S’il s’évade, il rompt son contrat, et l’administration a le devoir de le faire rechercher par la police ou la gendarmerie. Mais les élèves de Montravel ne sont pas des engagés : ils vont, dites-vous, librement à l’école. Comment concilier cette liberté avec l’emploi de la force armée, quand ils ne veulent plus rester à Montravel ? Du moment que vous entendiez faire de Montravel une école destinée à la formation intellectuelle des moniteurs, vous n’avez pas le droit d’employer des moyens de contrainte ; sinon, vous faites de l’indigène un révolté, qui sera votre pire ennemi. C’est librement et non contraint et forcé, que l’indigène doit aller à l’école [35]. »
Mais l’organisation de l’école évoque immanquablement une entreprise disciplinaire : les bâtiments, situés à deux kilomètres du centre-ville, qui faisaient office de camp pénitentiaire au temps du bagne, conservent ainsi de hauts murs hérissés de tessons de bouteille. Du port d’un uniforme au menu des repas, du morcellement du temps à la monotonie des jours qui se suivent, on reste surpris du degré de précision des textes officiels, mais on l’est plus encore lorsque les anciens élèves confirment par leur témoignage à quel point les recommandations de l’administration étaient scrupuleusement suivies. Chaque année, les élèves reçoivent ainsi : « un costume de sortie, deux tricots, deux pantalons de toile, une couverture ». La ration quotidienne est fixée à : « 500 g de pain, 300 de viande fraîche, 300 de riz, 100 de haricots, 50 de sucre, 15 de graisse, 15 de sel, 10 d’oignons, 10 de thé [36] ».
À chaque fois qu’on trouve trace dans les archives d’un mécontentement de l’administration quant au fonctionnement de l’école, il s’agit, davantage que de la médiocrité des résultats scolaires, d’un « relâchement » noté dans la discipline de l’école, laisser-aller dont le signe principal est la perpétuation de règles de vie tribale : port du « manou » [37], mauvais usage des ustensiles de table. Les remarques du chef du service de l’Enseignement qui visite l’école en 1921 sont éloquentes :
« Il y a lieu de remarquer que les indigènes sont naturellement paresseux ; il faut user d’autorité pour les obliger non pas à un travail soutenu, mais simplement à un travail régulier. Quant à la discipline proprement dite, elle est assez facile à obtenir. Les principales punitions qui proviennent surtout des retards les jours de sortie. […] Au point de vue de l’éducation pure, les progrès accomplis par les élèves sont relativement moins satisfaisants qu’au point de vue de l’instruction. Car si les indigènes arrivent à acquérir plus ou moins bien la connaissance de notre langue dans un temps plus ou moins long, il est beaucoup plus difficile de leur faire perdre leurs habitudes ancestrales. En ce qui concerne notamment le vêtement, il a fallu édicter des punitions sévères pour les empêcher de porter constamment le « manou » traditionnel ; le port du pantalon et du tricot est obligatoire, et nous proposons de leur imposer pour les jours de sortie une sorte d’uniforme kaki. Pour la cuisine [on affiche un] tableau de roulement. Ici encore, il faut tenir la main à ce que la cuisine ne soit pas faite à la mode canaque, c’est-à-dire d’une façon extrêmement rudimentaire. Il a fallu aussi user d’autorité pour obliger les futurs maîtres à ne pas manger à terre avec leurs mains et à se servir de fourchettes. D’ailleurs ils sont d’une particulière brutalité envers leur vaisselle et leurs objets de toilette, cassant leurs assiettes, bosselant leurs quarts, etc. Il est besoin d’une surveillance constante [38]. »
Cette surveillance constante incombe au directeur-économe, unique fonctionnaire rémunéré par l’administration, et qui assume de ce fait à la fois l’enseignement théorique et pratique, et la gestion quotidienne de l’internat. La biographie des trois directeurs qui se sont succédé entre 1913 et 1942 est révélatrice de la façon dont le projet de formation d’une élite scolaire indigène a été pensé par les autorités coloniales. Si l’on excepte le cas du second, instituteur de formation qui restera en poste quelques mois seulement avant de rejoindre l’école primaire pour Européens, ils ont en commun d’être des pédagogues improvisés : le premier (1913-1934) ne possède aucun diplôme, le troisième (1936-1942) est muni du seul certificat d’études. Ils ont par contre pour eux une longue expérience en tant que colons de brousse, et c’est d’ailleurs au nom de leur supposée connaissance du « milieu canaque » et pour leur capacité à assurer l’enseignement agricole qu’ils seront retenus [39].
Cette capacité est d’autant plus importante que l’enseignement dit pratique et professionnel occupe une grande partie du temps scolaire.
Dans le détail, lors de la création de l’école en 1913, il est prévu que « l’enseignement a pour base l’étude de la langue française et des principes de notre civilisation » et doit comporter « les éléments du calcul, des notions d’histoire et de géographie, de morale et d’hygiène pratique » [40]. Il sera complété par un enseignement « agricole et professionnel » obligatoire, comprenant, outre le travail de la terre, le travail du bois et du fer à raison de deux demi-journées par semaine.
On trouve dans un rapport du chef du service de l’Instruction publique datant de 1922 quelques précisions sur ce programme officiel :
« Le programme d’études s’étend sur 4 années. La première a surtout pour but d’apprendre à lire et à parler correctement. Les trois autres années, dont la dernière correspond au Cours Moyen des écoles primaires, amènent les élèves à un niveau d’instruction correspondant à peu près au Certificat d’Études Primaires. L’enseignement du Français tient naturellement la première place, puis le calcul ; – des notions d’histoire et de géographie destinées à donner aux indigènes une vue exacte de leur pays, de ses ressources, de son organisation administrative, des progrès accomplis depuis la prise de possession, en même temps qu’à leur faire prendre conscience de la place qu’occupe la France et que ses colonies tiennent dans le monde ; – des leçons de morale portant particulièrement sur les devoirs des indigènes vis-à-vis de l’autorité française ; – enfin des leçons d’hygiène que les futurs maîtres, une fois nommés dans une tribu, seront appelés à répandre autour d’eux [41]. »
Ce programme qui restera inchangé pendant toute la période est à peine plus étoffé que celui en vigueur dans les écoles de tribus.
Pour l’enseignement dit théorique (français, calcul, histoire), il semble d’après les témoignages recueillis, que les élèves aient utilisé pour partie les manuels en vigueur dans les écoles primaires européennes et pour partie les manuels destinés aux Africains.
La menuiserie, le travail du fer, l’amélioration de l’habitation, la maçonnerie, la fabrication du pain, sont autant de disciplines prévues au programme de l’enseignement « pratique », mais dans les faits, faute de moyens, le contenu sera rapidement limité au travail du bois et du fer, et c’est sur ces deux seules spécialités que porte l’examen de sortie de l’école instauré en 1922. D’après le récit d’anciens élèves, la finalité de cet enseignement était surtout de les mettre à même de participer à la construction et à la réfection des écoles dans lesquelles ils étaient appelés à enseigner.
« Quand je suis sorti de là, il fallait passer un examen au collège. Il fallait faire quelque chose, un objet, d’après ce qui était marqué au tableau… Il fallait être un peu menuisier de ce temps-là… Il fallait savoir construire les tables, les chaises, les tableaux, parce qu’il n’y avait pas tout ça. On était comme des apprentis… c’est nous qui faisions les bureaux, on apprenait à raboter. Alors on apprenait ça à Montravel, il y avait deux après-midi par semaine où on faisait le bois [42]. »
L’enseignement agricole, prodigué sur les terrains qui jouxtent l’école, occupe presque autant de temps que l’instruction théorique proprement dite, et n’est pas, lui, sans poser de problèmes. Bien que l’administration ait pris soin de nommer un directeur qui, en tant qu’ancien colon, est à même de dispenser cet enseignement, il va se heurter aux « réticences » des élèves : « Pour l’agriculture, nous avons constaté à l’origine de la part des indigènes une certaine répugnance à travailler la terre, malgré l’amélioration qu’ils apportaient ainsi à leur ordinaire. Ce travail ne leur paraissait pas assez relevé pour de futurs instituteurs et ils n’hésitaient pas à déclarer qu’ils n’étaient pas venus pour cela », note l’Inspection coloniale en 1918 [43]. Les récriminations des élèves sont régulièrement évoquées par la suite : « […] Les élèves se plaignent qu’on leur fasse faire des travaux qui ne regardent pas du tout l’instruction, tels que des barrières, alors que selon eux, les élèves de Montravel qui se destinent à être moniteurs ne vont pas à l’école pour apprendre à faire des barrières [44]. » De fait, on abandonnera rapidement l’idée d’inculquer les principes de l’agriculture européenne et ne resteront donc que les cultures destinées à améliorer la nourriture des élèves : taros, ignames, pommes de terre.
Cette activité, baptisée « le jardin », incarnait aux yeux des élèves l’enseignement au rabais auquel ils étaient soumis.
« Dans notre école à nous, les indigènes, il fallait apprendre à travailler [la terre]. Depuis tout petit on savait manier le sabre et la binette [chez nous] et même à Montravel, il fallait continuer comme ça […] Dans le système de Montravel, il fallait surtout travailler […] D’ailleurs au mois de juillet, on avait des vacances pour aller aider les parents à faire la récolte de café […] On appelait cela les vacances de la cueillette, il fallait aller travailler chez les colons. Les grands devaient aller… On était payé 0,50 francs la touque […] À partir de seize ans, on était obligé de partir chercher du travail pour payer l’impôt, sinon au bout, il y avait la prison [45]. »
"Les enjeux de la formation d’une « élite indigène » en Nouvelle-Calédonie"
Ce qui peut être connu aujourd’hui de l’école de Montravel telle qu’elle a existé dans l’entre-deux-guerres suggère un certain nombre de considérations générales sur la genèse de l’enseignement indigène en Nouvelle-Calédonie.
Le programme d’enseignement et les modalités concrètes de son application, notamment la prépondérance du « jardin » et des « travaux pratiques » baptisés par les anciens élèves « l’école du travail pour indigènes », manifestent clairement le refus d’un enseignement « intellectuel » comparable à celui dispensé aux Européens. Un tel enseignement est jugé à la fois inutile et dangereux.
L’insistance délibérée sur la modestie des contenus d’enseignement est récurrente dans les discussions qui ont lieu au conseil général, et révèle en creux les réticences locales en matière de formation des indigènes. Défendant l’école de Wé, le gouverneur de la colonie affirme en 1903 : « […] L’unique souci du directeur, est de former des moniteurs indigènes capables d’enseigner à leurs congénères les connaissances les plus indispensables. Nous n’avons pas l’intention, en effet, de former des pédants inutiles et ridicules. » Il s’agit, en particulier, d’éviter la formation d’un « noyau de lettrés », de « déclassés » selon l’expression consacrée, nécessairement semeurs de troubles dans les tribus. Tolérante face à certains relâchements de la part de ses employés indigènes, l’administration sait par contre se montrer intransigeante dès qu’il s’agit de la « moralité » de ses agents. Maître consciencieux, le moniteur kanak est avant tout un maître soumis, ce que résume cette formule de ce même gouverneur en 1903 : « L’avenir est dans la multiplication des moniteurs indigènes qu’il faut ; bien dressés, honnêtes, aimant la France et capables d’amener leurs congénères à partager leurs sentiments [46]. »
Deux aspects a priori difficilement conciliables paraissent ici intimement liés : à côté de la discipline et de la soumission attendues du moniteur transparaît cet « amour » de la France